Appel pour le boycott des Ă©lections dâoctobre 2009 RĂ©union des verts africains Ă Bohican (BĂ©nin) du 25 au 29 Juin 2009 NouvelObs”DĂ©lit de solidaritĂ©” et droits de lâhomme Le Temps: Crise de la Ligue Tunisienne pour la DĂ©fense des Droits de l’Homme – ScĂ©narii pour une sortie de crise Les Amis dâAttariq: La «pĂ©dagogie» de M. Morjane Ă propos des rafles : tardive et peu convaincante Leaders: Sami Fehri sur le point de finaliser le dossier de la nouvelle chaĂźne TV RĂ©alitĂ©s: Yadh Ben Achour parle de la victoire du Sunnisme, de lâislamisme et de lâIslam dâOccident AFP: Sommet de l’UA : Kaddafi fait pression sur les leaders africains AFP: Burqa/ Sarkozy : Al-QuaĂŻda menace de ” se venger ” de la France Reuters: Rafsandjani, mĂ©diateur ou victime de la crise iranienne ?
 Appel pour le boycott des Ă©lections d’octobre 2009
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30 juin 09
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Le Collectif pour le boycott des Ă©lections dâoctobre 2009 en Tunisie appelle les Tunisien(ne)s Ă ne pas participer au simulacre dâĂ©lection, qui devrait voir le prĂ©sident indĂ©trĂŽnable Ben Ali Ă©lu pour un cinquiĂšme mandat.
Le 25 octobre 2009, les citoyens tunisiens seront appelés aux urnes pour élire leur président de la République et les représentants de la Chambre des députés. La réforme pseudo constitutionnelle du 26 mai 2002 ayant supprimé la limite de nombre de mandats successifs pour le président sortant, elle lui octroie le droit de briguer un cinquiÚme mandat et lui permet, concrÚtement,de se tailler une présidence à vie.
ArrivĂ© au pouvoir par un coup dâEtat « mĂ©dical » le 7 novembre 1987, Ben Ali fut, durant deux mandats, lâunique candidat Ă sa propre succession. En 1989 il fut « élu » avec 99,27% des voix et en 1994 il obtint 99,91% des voix. Les Ă©lections pseudo pluralistes inaugurĂ©es en 1999 maintiennent le statu quo. La participation de deux candidats de « lâopposition » ne lâempĂȘche pas de remporter les prĂ©sidentielles avec 99.45%.En 2004, malgrĂ© la prĂ©sence de trois candidats, Ben Ali est « réélu » avec 94.49% des voix. Rien ne permet de croire que lâĂ©chĂ©ance Ă©lectorale dâoctobre 2009 sera diffĂ©rente. Bien contraire, tout indique quâelle aura lieu dans des conditions encore plus graves que les prĂ©cĂ©dentes.
Les adversaires de Ben Ali sont choisis par Ben Ali
Les mĂ©canismes et les lois Ă©lectoraux ajustĂ©s par le pouvoir, et surtout lâabsence totale de toute forme de libertĂ©, privent les Tunisiens du droit de choisir librement leurs gouvernants.Sur le plan juridique, les sept des neuf membres du Conseil constitutionnel, Ă qui incombe, notamment, la tĂąche de valider les candidatures Ă lâĂ©lection prĂ©sidentielle, sont nommĂ©s par Ben Ali. Ainsi, les candidats officiels sont imposĂ©s par le PrĂ©sident lui-mĂȘme. A chaque Ă©lection, il fait voter des lois exceptionnelles pour mettre au point des « élections » sur mesure et choisir par lĂ ses adversaires.
Les lois Ă©lectorales restreignent les candidatures Ă la prĂ©sidentielle comme aux lĂ©gislatives,aux adversaires choisis et validĂ©s par Ben Ali et excluent du vote la majoritĂ© de la population tunisienne. Le code Ă©lectoral est mĂȘme façonnĂ© pour permettre de certifier la triche et dâaccepter que le prĂ©sident-Etat-Parti chapeaute les diffĂ©rentes Ă©tapes des Ă©lections Ă sa guise. Aucune forme de contrĂŽle indĂ©pendant nâest possible. Sur le plan politique, le rĂ©gime ne cesse dâaffirmer son totalitarisme en dominant la vie sociale, Ă©conomique, politique et culturelle du pays. Les organisations syndicales et politiques, les institutions et les acteurs de la sociĂ©tĂ© civile nâont jamais Ă©tĂ© aussi persĂ©cutĂ©s et assiĂ©gĂ©s. Ils subissent quotidiennement la rĂ©pression, les violations de leurs droits Ă sâorganiser, Ă sâexprimer et Ă manifester librement.
Lâintimidation, le harcĂšlement, la prison, la violence, la torture et mĂȘme lâassassinat sont les seules rĂ©ponses que les autoritĂ©s fournissent Ă la population et Ă la sociĂ©tĂ© civile. Rappelons les rĂ©centes actualitĂ©s :les militants du bassin minier de Gafsa qui croupissent depuis de longs mois en prison dans des conditions inhumaines, les milliers de jeunes accusĂ©s de terrorisme, victimes de torture, de traitement inhumain et de procĂšs inĂ©quitables, lâinterdiction du congrĂšs de lâUGET, lâemprisonnement et lâexpulsion de ses militants des universitĂ©s, le passage Ă tabac des opposants, le putsh qui se trame contre le SNJT et qui en dit long sur lâĂ©tat de la presse et de la libertĂ© dâexpression, lâinterdit qui frappe les activitĂ©s de la LTDH, la persĂ©cution que subissent les militants et les reprĂ©sentants de lâAssociation des magistrats et de lâAssociation tunisienne des femmes dĂ©mocrates, etc.
Médias et justice dans les mains du Président
Allergique Ă toute forme de pensĂ©e et de critique, le pouvoir ne tolĂšre que les louanges. Le matraquage mĂ©diatique orchestrĂ© par le rĂ©gime domine tous les espaces.Radios, presses, tĂ©lĂ©visions et autres mĂ©dias, accaparĂ©s par le parti unique ne peuvent que glorifier le PrĂ©sident et sa politique. LâĂ©tat de dĂ©labrement total du systĂšme judiciaire fait de lui un outil dâasservissement entre les mains de lâexĂ©cutif. DĂ©pourvue de toute indĂ©pendance, la justice, dont ses propres fonctionnaires sont parfois ses victimes, est aux ordres du pouvoir. Le ministĂšre de la Justice parait comme annexĂ© au ministĂšre de lâIntĂ©rieur et il nâa dâautre mission que de garantir la survie du rĂ©gime.
Dans ce contexte politique, les conditions les plus élémentaires ne sont pas réunies pour garantir un déroulement libre et démocratique des élections de 2009.
Sur le plan socio-Ă©conomique, le rĂ©gime fait rĂ©gner lâinjustice, les inĂ©galitĂ©s, la corruption et remet en cause les acquis et les droits des femmes. Par ces Ă©lections, le pouvoir de Ben Ali cherche Ă sâhabiller dâune lĂ©gitimitĂ© dĂ©mocratique quâil nâa jamais possĂ©dĂ©e. Dâautre part, il veut garder les mains libres pour continuer une politique Ă©conomique libĂ©rale, en dĂ©faveur des couches populaires, dictĂ©e par lâintĂ©rĂȘt des plus riches familles au pouvoir et lâintĂ©rĂȘt des capitaux europĂ©ens et internationaux ; une politique qui asservit davantage la Tunisie au capitalisme Ă travers ses institutions, la Banque mondiale, le Fonds monĂ©taire international et lâUnion europĂ©enne. Et pourtant les luttes politiques et sociales, spontanĂ©es ou organisĂ©es, contre les choix socio-Ă©conomiques du pouvoir nâont jamais cessĂ©. Manifestations, occupations, grĂšves des travailleurs, grĂšves de la faim et soulĂšvements populaires font dâores et dĂ©jĂ partie du quotidien social. Les femmes, les travailleurs, les jeunes et les chĂŽmeurs du bassin minier qui ont osĂ© braver lâinterdit en sont le meilleur exemple.
Boycottons cette mascarade dâĂ©lection
Nous sommes convaincus du droit incontestable de lâopposition tunisienne Ă pouvoir se prĂ©senter Ă des Ă©lections rĂ©ellement libres et dĂ©mocratiques. Nous sommes convaincus aussi que le peuple tunisien a le droit de voter librement sans crainte et sans entrave. Cependant, la participation aux Ă©lections, dans les conditions actuelles, fera seulement Ă©cho Ă une comĂ©die dans laquelle les jeux sont faits dâavance. Elle ne sera politiquement bĂ©nĂ©fique quâĂ la dictature, pas Ă lâopposition, ni au peuple tunisien. Dâautant plus quâau fond de sa conscience, le citoyen tunisien est parfaitement convaincu que, vu lâĂ©tat actuel des choses, les urnes de Ben Ali ne pourront apporter aucun changement au quotidien de leur vie.
Tunisien(ne)s, rejoignez le Collectif
Câest ce constat qui donne toute sa raison dâĂȘtre Ă notre action qui, en rĂ©sonance avec la voix de la majoritĂ© des Tunisiens, appelle au boycott des Ă©lections dâoctobre 2009.
Face Ă cet Ă©tat des lieux, il nous incombe, signataires de cet appel, de nous constituer en Collectif dĂ©mocratique, laĂŻque et pluraliste, ouvert Ă toutes les Tunisiennes et tous les Tunisiens qui sâidentifient Ă sa plateforme politique, pour :
 Refuser cette mascarade électorale, dénoncer son caractÚre fantoche et rejeter la présidence à vie.
 Rassembler les Tunisiennes et les Tunisiens pour réclamer des élections libres et démocratiques rompant avec le totalitarisme et la dictature.
 Organiser des manifestations de protestation visant à dénoncer cette supercherie électorale.
Nous invitons toutes les militantes et tous les militants, intellectuels, épris de justice et de liberté, toutes les Tunisiennes et les Tunisiens qui aspirent à la démocratie sociale et politique à rejoindre notre initiative.
Paris, le 28 juin 2009
(Source: “Charchaouka Tunisienne” un blog parfumĂ© au jasmin hĂ©bergĂ© par bakchich)
Lien:http://www.bakchich.info/Appel-pour-le-boycott-des,08175.html
Réunion des verts africains à Bohican (Bénin) du 25 au 29 Juin 2009
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“DĂ©lit de solidaritĂ©” et droits de lâhomme
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NOUVELOBS.COM | 30.06.2009 | 16:33
Sihem Bensedrine, chargĂ©e de mission Ă la FĂ©dĂ©ration internationale des droits de lâhomme (FIDH) et Ă l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), Ă©tait, lundi 29 juin, l’invitĂ©e des forums du Nouvel Observateur. Elle est co-auteure du rapport : « DĂ©lit de solidaritĂ© » ( *). Cette journaliste tunisienne a fondĂ© le Conseil National pour les LibertĂ©s en Tunisie (CNLT) en 1998.
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Eric Besson, ministre de lâimmigration, nie lâexistence dâun « dĂ©lit de solidarité ». Pourtant « c’est un terme qui revient de façon rĂ©currente dans les interviews que nous avons faites; ce mot exprime un sentiment clair de citoyens français, engagĂ©s dans des actions d’aide aux immigrĂ©s. Les pouvoirs publics sont en train de sanctionner leurs gestes de solidaritĂ© et de les dissuader dâune posture de citoyennetĂ© vigilante de leur part » explique la journaliste militante des droits humains. « Le rapport est bourrĂ© d’exemples concrets ». La France, pays des droits de lâhomme, risque fort dâĂȘtre un jour montrĂ©e du doigt. Le problĂšme se situe bien au delĂ des positions dâEric Besson. « C’est un gouvernement entier qui est responsable de cette politique du “tout sĂ©curitaire” (âŠ) avec ses consĂ©quences dĂ©sastreuses sur la libertĂ© des citoyens français ».
Quant aux sans-papiers, ils sont particuliĂšrement mal traitĂ©s. « J’ai vu Ă Calais des jeunes diplĂŽmĂ©s venus de Gaza, du Darfour, et d’autres zones de conflits (qu’on leur a imposĂ©s) et qui croyaient dans le message humaniste de l’Europe, vivre dans des conditions d’indignitĂ© intolĂ©rables au Nord de la France au vu et au su des autoritĂ©s publiques. ». Enfin, lâindignation Ă gĂ©omĂ©trie variable des pays occidentaux choque Sihem Bensedrine. « « L’Europe ne s’Ă©meut pas de façon Ă©gale des violations dĂ©mocratique selon le lieu oĂč elles se produisent. (âŠ) C’est ce qui fait douter de larges franges des populations du Sud de la sincĂ©ritĂ© du message dĂ©mocratique de l’Occident. » Ainsi la France fait preuve dâune grande mansuĂ©tude envers la Tunisie, malgrĂ© les violations des droits de lâhomme qui sâaggravent, explique la journaliste, elle-mĂȘme rĂ©guliĂšrement victime dâactions policiĂšres et juridiques.
Claire Fleury
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( *) le rapport est consultable sur :
http://www.fidh.org/L-Obstination-du-temoignage-rapport-2009-defenseurs-droits-humains
Crise de la Ligue Tunisienne pour la DĂ©fense des Droits de l’Homme ScĂ©narii pour une sortie de crise
La «pédagogie» de M. Morjane à propos des rafles : tardive et peu convaincante
Sami Fehri sur le point de finaliser le dossier de la nouvelle chaĂźne TV
Yadh Ben Achour parle de la victoire du Sunnisme, de lâislamisme et de lâIslam dâOccident
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29-06-2009
Entretien conduit par Zyed Krichen
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âAux Fondements de lâOrthodoxie Sunniteâ est le nouvel ouvrage de Yadh Ben Achour. Ce grand spĂ©cialiste du droit international et de lâhistoire des idĂ©es politiques sâest penchĂ© depuis une vingtaine sur lâĂ©tude de la pensĂ©e religieuse, notamment dans ses dimensions politiques et juridiques. Dans son dernier livre, Yadh Ben Achour sâattelle Ă une tĂąche titanesque : dĂ©crire et analyser le processus historique qui a amenĂ© une certaine vision de lâIslam des origines Ă se transformer en une orthodoxie dominante qui a fini par verrouiller le champ des possibles, inaugurĂ© par lâavĂšnement de la RĂ©vĂ©lation.
âAux Fondements de lâOrthodoxie sunniteâ ne se contente pas de cette investigation historique, il analyse longuement le systĂšme sunnite dans ses dimensions thĂ©ologiques, politiques et sociales et tente une explication synthĂ©tique des raisons qui ont fait que le Sunnisme traverse les siĂšcles et peut-ĂȘtre mĂȘme les millĂ©naires.
Le livre de Yadh Ben Achour nâest pas seulement un essai sur lâhistoire des idĂ©es politiques et thĂ©ologiques, il se veut aussi une rĂ©flexion sur les problĂšmes de notre temps, de la difficultĂ©, voire de lâimpossibilitĂ© de rĂ©former le Sunnisme, et des nouveaux possibles qui sâouvrent de nouveau Ă lâIslam, surtout en dehors de ses contrĂ©es historiques.
âAux Fondements de lâOrthodoxie Sunniteâ est un livre fondamental pour comprendre les enjeux idĂ©ologiques et politiques dâaujourdâhui en terre dâIslam, et cela en les plaçant dans la perspective Ă©clairante de lâhistoire des idĂ©es.
Yadh Ben Achour apporte une contribution de taille aux débats qui souvent déchirent les élites musulmanes.
En avant-goĂ»t, nous vous proposons cette interview avec lâauteur, oĂč il revient en dĂ©tail sur lâessentiel de ces questions.
âą Aux Fondements de lâOrthodoxie Sunnite par Yadh Ben Achour. PUF 2008 et CĂ©rĂšs Ă©ditions pour le Maghreb-Tunis-Avril 2009.
Toutes les religions ont produit leur orthodoxie. Quelle est la spĂ©cificitĂ© de lâĂ©mergence de lâorthodoxie sunnite en terre dâIslam ?
Dans lâhistoire des religions il y a un moment inaugural : une RĂ©vĂ©lation, une Sagesse, un Texte, une Inspiration⊠Cet Ă©vĂšnement peut ĂȘtre tuĂ© dans lâĆuf, mais peut Ă©galement sâancrer dans lâhistoire. Au bout de quelque temps, souvent des siĂšcles, se formera autour de cet Ă©vĂ©nement inaugural une orthodoxie, câest-Ă -dire une religion officielle qui inclut Ă la fois les instances politiques, une sociĂ©tĂ© de croyants et un savoir des gens de la religion qui se constitue souvent en Eglise : une instance spĂ©cialisĂ©e compĂ©tente en matiĂšre religieuse. La spĂ©cificitĂ© du Sunnisme est quâil est une religion sans Eglise. Il a connu au premier siĂšcle unsuccĂšs foudroyant avec la dynastie des Ommeyades et les conquĂȘtes de lâIslam qui ont constituĂ©, trĂšs vite, lâEmpire islamique. Mais jusque-lĂ on ne peut pas parler dâorthodoxie. Jusquâau milieu du troisiĂšme siĂšcle de lâHĂ©gire, il y avait encore beaucoup dâhĂ©sitations et de conflits. Le Sunnisme nâest devenu une orthodoxie quâau bout de quelques siĂšcles. Son trait spĂ©cifique est quâil donne Ă la majoritĂ© du peuple des croyants la qualitĂ© de rĂ©fĂ©rent en matiĂšre religieuse. Le Sunnisme sâest lui-mĂȘme identifiĂ© comme Ă©tant la religion de la majoritĂ© (Ahl al Sunna Wal Jamaa : les Gens de la Sunna et de la CommunautĂ©). Ils ont avancĂ© un grand nombre de dires (âhadithsâ) du ProphĂšte pour consacrer cette idĂ©e. Par exemple âMa CommunautĂ© ne peut pas tomber sur lâerreurâ ou âSuivez la grande masseâ⊠Câest le pilier de ce que les savants appellent âlâĆufâ (baĂŻdhat) de lâIslam, câest-Ă -dire sa force et sa puissance.
Le Sunnisme est ainsi une religion sans Ă©glise qui sâest constituĂ©e en orthodoxie et qui a fait du peuple majoritaire des croyants son rĂ©fĂ©rent exclusif en matiĂšre doctrinale et en matiĂšre religieuse. Dans la pratique cela se passe diffĂ©remment. Mais câest trĂšs important de dire au peuple des croyants : vous ĂȘtes le rĂ©fĂ©rent de la vĂ©ritĂ© religieuse Cela explique beaucoup de choses dans lâhistoire du Sunnisme jusquâĂ aujourdâhui. Le Sunnisme est une orthodoxie de masse. Câest un systĂšme de religion collectiviste.
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Les autres factions de lâIslam des origines : les Kharijites, les Chiites, les Mutazilites, nâĂ©taient-elles pas, elles aussi, des tentatives pour imposer une certaine orthodoxie ?
Absolument. Câest cela le mystĂšre de lâhistoire. Un certain nombre de factions se font la guerre, discutent, dialoguent, se dĂ©chirent⊠Elles mĂšnent un vĂ©ritable combat dâidĂ©es avec leurs thĂ©ologiens et aussi de vĂ©ritables batailles militaires.
Si lâon vivait Ă ce moment-lĂ , on ne pouvait pas dire qui allait remporter la victoire finale. Pourquoi câest telle faction et pas une autre ?
La Tunisie de lâĂ©poque vivait les mĂȘmes problĂšmes que lâOrient au moment de la dynastie aghlabite, comme lâa vu Mohamed Talbi dans son extraordinaire thĂšse sur lâEmirat aghlabite. Les querelles religieuses, philosophiques et doctrinales du Moyen-Orient Ă©taient transposĂ©es dans notre pays. La dynastie aghlabite sâest instituĂ©e comme dynastie reprĂ©sentative du Califat abbasside. Elle a Ă©tĂ© dĂ©truite par les Fatimides qui Ă©taient des Chiites Ismaliens. Ensuite, avec les Zirides, quelques siĂšcles aprĂšs, il y a eu le rĂ©tablissement du Sunnisme avec El Moez Ibn Badis. Dâailleurs lemĂȘme monarque est retournĂ© au Chiisme suite Ă la vengeance des Fatimides, maintenant installĂ©s au Caire, qui lui avaient envoyĂ© les tribus des Banou SouleĂŻm et Banou Hilal pour le chĂątier. En dĂ©finitive, malgrĂ© ce long temps de gouvernement fatimide en Tunisie, câest le Sunnisme dans son expression malĂ©kite qui sâest imposĂ© en Tunisie et dans tout le Maghreb, alors que cette rĂ©gion a connu le gouvernement chiite, mais aussi des Ă©mirats kharijites, surtout au Maghreb Central (lâactuelle AlgĂ©rie)⊠Comment expliquer dans ce contexte la victoire du Sunnisme ? Je pense que personne ne peut rĂ©pondre Ă cela. Câest cela les contingences de lâhistoire.
Peut-on parler dâun Islam prĂ©-sunnite? et si oui, quelles seraient ses caractĂ©ristiques ? Â
Avant la constitution du Sunnisme en orthodoxie, tout Ă©tait ouvert. Dans les premiers siĂšcles de lâIslam de grandes divisions ont vu le jour, comme celle entre les tendances dĂ©terministes et celles qui dĂ©fendent la libertĂ© humaine, le self-arbitre et la raison. Dans le domaine juridique tout, Ă©galement, Ă©tait ouvert. Les quatre Ecoles (le MalĂ©kisme, le Hanafisme, le ChafĂ©isme et le Hanbalisme), qui constituent aujourdâhui lâorthodoxie sunnite, Ă©taient loin dâĂȘtre majoritaires Ă lâĂ©poque. Il y avait au moins une quinzaine de tendances juridiques. Plusieurs dâentre elles nâexistent plus aujourdâhui, comme celle dâAl Aouzaai, Nâoublions pas que le Calife abbasside Al Maamoun a pratiquĂ© une politique pro-chiite pour gagner le cĆur des Irakiens, Ă telle enseigne quâil a dĂ©signĂ© comme son successeur au Califat lâun des imams du Chiisme, Ali Ridha. Que se serait-il passĂ© si Ali Ridha avait succĂ©dĂ© Ă Al Maamoun ? La face du Monde musulman aurait certainement changĂ©. LâIslam majoritaire aurait pu devenir chiite. Il a fallu attendre le Calife Al Mutawakkil pour rĂ©tablir le Sunnisme dans son intĂ©gralitĂ©. Jusque-lĂ tout Ă©tait possible.
Je dirais que lâIslam prĂ©-sunnite est un Islam Ă©clatĂ©, dans lequel tout aurait Ă©tĂ© possible : le Chiisme, le Mutazilisme, le Soufisme⊠Le problĂšme est de savoir quand et comment le verrouillage opĂšre. Il y avait bien Ă©videmment Ă cette Ă©poque-lĂ des dogmes communs Ă tous les Musulmans autour du Texte RĂ©vĂ©lĂ©, mais le fait de se rĂ©fĂ©rer Ă la Tradition prophĂ©tique (la Sunna) nâĂ©tait pas Ă©vident.
Câest-Ă -direâŠ
LâImam ChafeĂŻ, dans le livre sept de son âKitab Al Oumâ parle des sectes et des factions qui refusaient la Sunna en tant que telle. Pour elles le Texte du Coran Ă©tait suffisant en soi et le ProphĂšte nâavait pas Ă ajouter sa propre inspirationĂ celle quâil a reçu de Dieu. Dâautres disaient que nous acceptons les hadiths, mais Ă condition quâils soient Ă consensus gĂ©nĂ©ralisĂ© (Mutawatir). Câest cela lâIslam prĂ©-sunnite : une division philosophique entre les Mutazilites et les DĂ©terministes, une autre sur la constitution mĂȘme de la Sunna : doit-on la prendre en considĂ©ration, et si oui quelle Sunna ? Les Chiites ne reconnaissent pas le mĂ©canisme de la constitution de la Sunna telle que lâadmettent les Sunnites. Les questions juridiques Ă©taient, elles aussi, totalement ouvertes. LâIslam prĂ©-sunnite Ă©tait lâIslam oĂč tout pouvait devenir possible. Ensuite le verrouillage a eu lieu aux niveaux de la thĂ©ologie, du droit, de lâĂ©thique et des mĆurs. Tout cela grĂące Ă une trilogie : le pouvoir politique, le pouvoir religieux et la masse des croyants.
La tentative du Calife abbasside Al Maamoun dâimposer une sorte de syncrĂ©tisme mutazilo-chiite, nâest-elle pas la premiĂšre tentative pour imposer une orthodoxie Ă lâEmpire musulman ?
Le pouvoir est quelque chose dâextrĂȘmement prĂ©caire. Il nâa jamais la libertĂ© quâon lui suppose. Le pouvoir ne cherche quâĂ se maintenir et Ă se crĂ©er sa propre lĂ©gitimitĂ©. Pour cela, il est prĂȘt Ă tous les compromis et Ă toutes les astuces possibles et imaginables. Al Maamoun cherchait un Ă©quilibre. Cela prouve que le Monde musulman Ă©tait extrĂȘmement divisĂ© Ă lâĂ©poque. Al Maamoun, en tant quâhomme de pouvoir, a dâailleurs parfaitement rĂ©ussi dans sa dĂ©marche. Quels sont les fondamentaux du Sunnisme ?
Il y a dâabord les fondamentaux de lâIslam, Ă savoir la rĂ©vĂ©lation, lâau-delĂ , lâeschatologie⊠ensuite câest une constitution trĂšs spĂ©cifique de la Tradition prophĂ©tique. Les Sunnites reconnaissent un certain nombre de codificateurs de la Sunna : principalement Al Bukhari et Muslim, ce qui fait que pour le Sunnite, dâhier comme dâaujourdâhui, les propos rapportĂ©s dans cex deux âAuthentiquesâ sont des certitudes irrĂ©cusables. Il y a ensuite une certaine conception de la lĂ©gitimation du systĂšme, ce que jâai appelĂ© dans mon livre une thĂ©ologie de validation. Tout dâabord pour Ă©crire lâhistoire du ProphĂšte comme dans la âSiraâ dâIbn Hisham et ensuite pour codifier la tradition prophĂ©tique.
Le Sunnisme a adoptĂ©, dans sa majoritĂ©, la ThĂ©ologie Ashaarite (IVĂšme siĂšcle de lâHĂ©gire) qui se veut une attitude intermĂ©diaire entre les Mutazilites qui croient en la libertĂ© humaine et en lâobligation de la justice pour Dieu et les dĂ©terministes. Ils ont produit la fameuse thĂ©orie du Kasb: Dieu engendre les actions et lâhomme les endosse. En fait, comme lâa dĂ©montrĂ© dĂ©jĂ Ibn Rochd (AverroĂšs) ce nâest quâun jeu de mots. LâAshaarisme nâest en fait quâun dĂ©terminisme dĂ©guisĂ©.
Comment expliquez-vous que lâorthodoxie sunnite ait pu survivre Ă tous les alĂ©as de lâhistoire et surtout Ă ses dĂ©faites politiques et militaires ?
Câest la question fondamentale. Je ne dis pas que le Sunnisme est lâessence de lâIslam, je dis que câest lâhistoire qui lâa consacrĂ© en tant quâorthodoxie. Le systĂšme a Ă©tĂ© fait pour traverser les siĂšcles et peut-ĂȘtre mĂȘme les millĂ©naires. Le Sunnisme a Ă©tĂ©, tout au long de son histoire, entourĂ© de catastrophes : pertes de territoires, dĂ©faites idĂ©ologiques⊠mais il a pu se maintenir grĂące Ă un combat acharnĂ© menĂ© par une sorte de sainte alliance entre le pouvoir politique, le pouvoir de lâinterprĂšte de la parole sacrĂ©e et la masse du peuple des croyants. Câest la reconnaissance de la vox populi au niveau thĂ©ologique qui explique la pĂ©rennitĂ© du systĂšme des croyances sunnites Ă travers les siĂšcles.
En 2009, les sources dâinspiration qui rĂ©gissent la pensĂ©e des croyants restent celles qui sont fondĂ©es par les grands thĂ©ologiens de lâĂ©poque classique. Ce systĂšme englobe toutes les dimensions de la vie : le politique, le juridique, lâĂ©conomique, lâintime dans ses dĂ©tails les plus infimes.
La force de ce systĂšme est quâil ait pu entrer dans lâesprit populaire. Il y a une incroyable homogĂ©nĂ©itĂ© entre la pensĂ©e savante et les convictions du peuple. Le peuple ne lit pas et ne comprend pas ces traitĂ©s sophistiquĂ©s, pourtant si lâon fait un sondage de lâesprit civique majoritaire jusquâĂ nos jours on ne peut ĂȘtre que frappĂ© par cette cohĂ©rence entre les modes de pensĂ©e savante et les rĂ©flexes de ce peuple majoritaire de croyants.
On a lâimpression que les forces vives des peuples arabo- musulmans, au cours de la majeure partie du XXĂšme siĂšcle se sont Ă©loignĂ©s de ce modĂšleâŠ
Oui et non. Ils sâen sont Ă©loignĂ©s dans les vies de consommateur, mais lâesprit majoritaire reste encore dans le halo de la pensĂ©e traditionnelle scolastique.
Selon vous les mouvements rĂ©formistes Ă©taient-ils encore sous lâemprise de la pensĂ©e traditionnelle ?
Oui et non aussi. Devant le retard accusĂ© par le Monde musulman, idĂ©e irrĂ©cusable du fait mĂȘme de la catastrophe que fut la colonisation, le mouvement rĂ©formiste faisait le procĂšs du Taqlid : lâenfermement de la pensĂ©e grĂące au verrouillage opĂ©rĂ© par les thĂ©ologiens classiques. La solution prĂ©conisĂ©e par le rĂ©formisme Ă©tait une sorte de syncrĂ©tisme qui tient compte des acquisdu Monde moderne occidental (le constitutionnalisme, le positivisme juridique, lâĂ©conomie du marchĂ©âŠ) tout en veillant Ă protĂ©ger et Ă conserver le systĂšme classique de la Chariaa. Cela est trĂšs visible chez Kheireddine, Ibn Abu Dhiaf, Refaa Tahtaoui, JabartiâŠ
Les mouvements qui ont adoptĂ© uniquement et strictement le mode de pensĂ©e occidental sont extrĂȘmement minoritaires. Il y a bien sĂ»r lâexception Ataturk qui est importante, mais qui demeure nĂ©anmoins une exception.
Actuellement nous assistons au retour du refoulĂ©. Cela est dĂ», je pense, Ă une certaine accĂ©lĂ©ration de lâhistoire. La modernisation de nos sociĂ©tĂ©s a Ă©tĂ© trop rapide. Cela nĂ©cessite, probablement, un temps dâarrĂȘt.
A lâheure actuelle nous en sommes au moment oĂč le rĂ©fĂ©rentiel dominant est constituĂ© par la littĂ©rature thĂ©ologique classique. Le problĂšme qui se pose Ă nous est que les franges les plus radicales comme les jihadistes ont pour sources essentielles les Ćuvres classiques et notamment Ibn Taymyya. Le Salafisme nâest pas une invention du monde moderne. Câest un mĂ©canisme de dĂ©fense qui a parcouru toute lâhistoire de lâIslam. La dynastie Almohade qui a rĂ©gnĂ© sur le Maghreb au XIĂšme et XIIĂšme siĂšcles de lâĂšre chrĂ©tienne nâest quâune prĂ©figuration du Wahhabisme.
Le Wahhabisme nâest pas une exception. Il a eu beaucoup dâantĂ©cĂ©dents historiques : le Hambalisme sous les Abbassides, le dĂ©but de la dynastie almoravide, les Almohades⊠Comment expliquez-vous cette nouvelle vitalitĂ© de lâorthodoxie sunnite ces derniĂšres dĂ©cennies ?
Câest probablement une rĂ©action contre une modernisation trop accĂ©lĂ©rĂ©e quâon a connue dĂšs la fin du XIXĂšme siĂšcle. Il y a Ă©galement lâenvironnement mondial qui explique cette sorte de crispation du Monde musulman et en particulier du Monde arabe autour de ses normes oubliĂ©es et retrouvĂ©es. LâIslam, dans son ensemble, considĂšre quâil y a une sorte de complot universel occidental contre lui en tant que civilisation et religion. Le dossier de ce complot est extrĂȘmement fourni. On le fait remonter au Moyen-Ăge avec les Croisades, ensuite le dĂ©membrement de lâEmpire Ottoman, la colonisation et surtout la constitution de lâEtat dâIsraĂ«l. Cela maintient les Etats arabes en particulier, mais aussi lâessentiel du Monde de lâIslam, dans une sorte de psychologie victimaire. En voulant se dĂ©fendre de ce supposĂ© complot, les Musulmans se crispent davantage autour de normes anciennes quâon veut ressusciter et sur lesquelles on veut bĂątir le prĂ©sent et lâavenir. Vous dites dans votre livre que les communautĂ©s musulmanes qui vivent en Occident sont une chance pour lâIslam. Pourquoi ?
LâIslam a vĂ©cu aux XIXĂšme et XXĂšme siĂšcles une pĂ©riode de reflux qui sâest manifestĂ©e particuliĂšrement par les diffĂ©rentes formes de la colonisation. Paradoxalement, Ă ce moment-mĂȘme, lâIslam a connu une pĂ©riode dâexpansion extraordinaire Ă travers le monde. Dans le Monde musulman historique, lâIslam perdait des territoires mais en mĂȘme temps il sâĂ©tendait sur toute la planĂšte. Cela est dĂ» au fait que lâIslam nâa pas besoin dâarmĂ©es pour se rĂ©pandre. Câest une religion dont les dogmes fondamentaux sont trĂšs accessibles et convaincants. Jâai dit dans mon livre que lâavenir de lâIslam pourrait venir de ces nouvelles contrĂ©es situĂ©es surtout en Occident. Justement parce que lâIslam dâOccident a perdu les deux piliers qui faisaient la force de lâorthodoxie sunnite : le pouvoir et la majoritĂ©. Du coup cela oblige lâIslam Ă entamer un dialogue de fond avec des civilisations, des cultures et des normes qui lui sont Ă©trangĂšres sans pouvoir leur imposer sa propre maniĂšre de voir. Cela explique quâil y a, dans ces nouvelles contrĂ©es de lâIslam, des auteurs et des mouvements rĂ©ellement rĂ©volutionnaires au niveau de la pensĂ©e. Il faut prĂ©ciser que ces nouvelles idĂ©es ont Ă©tĂ© pensĂ©es dans lâIslam historique, mais elles ont Ă©chouĂ© Ă cause de la pesanteur et de la contrainte de lâorthodoxie de pouvoir et de lâorthodoxie de masse. Par exemple ?
Les droits de la femme ont Ă©tĂ© pensĂ©s dans le Monde arabo-musulman. Les idĂ©es de Kacim Amin et de Tahar Haddad ont connu une trĂšs large diffusion. Elles ont Ă©tĂ© mĂȘme adoptĂ©es par certains Etats. Seulement on a lâimpression de ne plus bouger depuis. Si lâon excepte le Code du Statut Personnel tunisien, le Monde arabe avance trĂšs peu sur cette voie. Câest toujours les mĂȘmes dĂ©bats qui reviennent : lâĂ©galitĂ© successorale, les droits de la femme⊠Je ne dis pas que ces idĂ©es rĂ©volutionnaires ne germeront pas dans le monde historique de lâIslam. Je dis simplement quâil y a des difficultĂ©s dues au contexte gĂ©nĂ©ral. Ces mĂȘmes idĂ©es transposĂ©es dans les nouvelles terres de lâIslam ont toutes les chances de pouvoir aboutir et de dĂ©boucher sur une pensĂ©e crĂ©atrice nouvelle. Dans ces contrĂ©es-lĂ , il y a aujourdâhui des idĂ©es nouvelles et parfois mĂȘme rĂ©volutionnaires, mais aussi de nouvelles pratiques de lâIslam. Je pense particuliĂšrement au fĂ©minisme musulman aux Etats-Unis, aux mouvements islamiques libĂ©raux au Canada, Ă certains ouvrages Ă©crits par des Musulmans sud-africains et français comme le livre dâAbdennour Bitar âLâIslam sans soumission : pour un existentialisme islamiqueâ, qui tout en serĂ©clamant de lâIslam, apporte des idĂ©es trĂšs nouvelles sur le Paradis, lâEnfer⊠Chez nous on le prendrait pour un hĂ©rĂ©tique. Je prĂ©cise toutefois que lâIslam radical se porte bien dans ces nouvelles contrĂ©es de lâIslam, mais lâIslam moderne aussi. Chez nous lâIslam ouvert est menacĂ© de meurtre. En Occident, lâIslam bĂ©nĂ©ficie de quelque chose dâextraordinaire : la libertĂ©. Le jour oĂč la musulmane amĂ©ricaine Amina Wadoud a dĂ©cidĂ© quâen tant que savante elle pourrait diriger la priĂšre du vendredi, elle a trouvĂ© des centaines dâhommes et de femmes pour la suivre et prier derriĂšre elle. Le mĂȘme geste aurait Ă©tĂ© inconcevable dans le Monde musulman historique.
Cela est-il dĂ» Ă la mainmise de lâorthodoxie sunnite ou Ă lâabsence de libertĂ© ?
Cela va ensemble. Une orthodoxie est par nature oppressive. Quand le pouvoir politique met dans la main de cette orthodoxie le glaive pour exĂ©cuter les rĂ©calcitrants, alors une pensĂ©e libre a peu de chance dâĂ©clore. Maintenant il ne faut jamais fermer les portes de lâavenir. Seulement de grands pays de lâIslam tels que le Pakistan et lâArabie Saoudite ne sont certainement pas des exemples dâune saine confrontation de lâIslam avec la modernitĂ©. Loin de lĂ , nous sommes en train de rĂ©gresser et de diffuser Ă travers ces sociĂ©tĂ©s un mode de pensĂ©e totalement fermĂ©.
Le Sunnisme est-il réformable ?
Câest ce que les Sunnites essaient de faire depuis un siĂšcle et demi. LâidĂ©e de rĂ©forme est venue des autoritĂ©s religieuses elles-mĂȘmes. Dans le cas de la Tunisie, des savants comme les Cheikhs Salem Bouhajeb, El Khedr al HusseĂŻn, Tahar Ben Achour⊠Tous ces penseurs ont appelĂ© Ă la rĂ©forme. Ces hommes de religion ont constatĂ© que leur systĂšme Ă©tait en crise, mais si lâon compare la pensĂ©e de ces rĂ©formateurs avec la pensĂ©e dominante dâaujourdâhui, on constate quâon a encore rĂ©grĂ©ssĂ©, et je ne parle pas ici des radicaux de lâIslam et des jihadistes. Je parle du commun des mortels. La rĂ©islamisation de nos sociĂ©tĂ©s qui se fait aujourdâhui est nettement en-deçà de ce que les rĂ©formistes religieux ont pensĂ©, il y a de cela parfois plus dâun siĂšcle.
Plus concrĂštement âŠ
Prenons lâexemple de lâĂ©tablissement du calendrier lunaire pour dĂ©terminer les cycles cultuels. Les Tunisiens se posaient dĂ©jĂ cette question sous les Zirides, il y a de cela un millier dâannĂ©es. Les Chiites de lâĂ©poque Ă©taient pour le calcul astronomique et les Sunnites pour la vision oculaire.
Revenons au XXĂšme siĂšcle. Des savants de lâIslam Ă©taient parfaitement dâaccord, dans un but de rationalitĂ©, de sâen tenir au calcul astronomique, position que la Tunisie a adoptĂ©e jusquâen 1988. La rĂ©islamisation dont on parle ne va pas toujours dans le bon sens que les rĂ©formateurs religieux ont voulu pour lâIslam. Elle est en train de rĂ©gresser dans le sens de lâIslam rigoriste et traditionnaliste. Lâexemple du calendrier hĂ©girien montre que nous ne sortons pas de dĂ©bats multisĂ©culaires. Nous nâavançons pas. Comment se fait-il quâon en soit Ă vouloir, en 2009, pratiquer et imposer des normes juridiques et Ă©thiques qui ont Ă©tĂ© pensĂ©es pour un autre temps ? Malheureusement cela constitue une vĂ©ritable demande sociale et le pouvoir est lĂ pour la sanctifier . LâĂ©tablissement religieux a-t-il failli Ă sa mission en accompagnant et lĂ©gitimant cette rĂ©gression ?
Câest cela la force dâune orthodoxie : personne nâest libre. Câest un triangle dans lequel il y a le pouvoir, la masse des croyants et le savoir religieux. Ces trois dimensions sont interdĂ©pendantes. Le savoir religieux vend une image de marque : que va penser la foule, la masse des croyants, de ma fatwa (dĂ©cret religieux) ? Le pouvoir politique agit de mĂȘme, mais il est plutĂŽt excusable. Câest le moins responsable de tous, car Ă moins dâĂȘtre suicidaire, un pouvoir politique est obligĂ© de suivre le savoir religieux et la masse sauf en des pĂ©riodes trĂšs exceptionnelles oĂč un immense lĂ©gislateur vient dire Ă sa sociĂ©tĂ© quâelle est attardĂ©e et quâil faut la changer. En gĂ©nĂ©ral le pouvoir gĂšre au quotidien selon les grandes aspirations de la majoritĂ© de son peuple.
Est-ce cela qui explique la connivence observĂ©e aujourdâhui entre lâIslam radical et lâIslam officiel ?
Il nây a rien qui se ressemble autant que lâIslam le plus radical et lâIslam officiel. Entre eux il nây a aucune diffĂ©rence au niveau de la pensĂ©e. La diffĂ©rence est seulement politique. Lâun, le radical, se sent responsable de sa propre personne vis-Ă -vis de Dieu, et Ă©galement en charge de sa sociĂ©tĂ©. Il doit les conduire au salut par la persuasion et si cela ne marche pas par la violence. Câest le croyant intĂ©gral qui donne le croyant intĂ©griste. Tandis que le croyant mondain nâutilisera jamais la violence pour extirper le âmalâ. Il dira seulement âque Dieu nous prĂ©serve et quâil guide les Ă©garĂ©s sur sa voieâ. Les Etats musulmans qui combattent le terrorisme aujourdâhui le font au nom du mĂȘme Dieu, du mĂȘme ProphĂšte et dâun mĂȘme systĂšme de pensĂ©e. Il nây a rien de fondamentalement diffĂ©rent entre lâIslam officiel dĂ©fendu par les Etats et lâIslam radical. Les sources sont les mĂȘmes, les rĂ©fĂ©rences sont les mĂȘmes et souvent aussi les citations. Cette harmonie est consternante entre le systĂšme officiel et celui qui le conteste. En croyant combattre la dissidence et le terrorisme, les Etats les alimentent en rĂ©alitĂ©. Dans leur lutte les Etats nâutilisent pas que la violence, ils utilisent aussi des arguments thĂ©ologiques pour dĂ©fendre ce quâon peut appeler un Islam soft, mais en fait ils ne font que renforcer leurs ennemis car ils utilisent, en dĂ©finitive, les mĂȘmes arguments. Est-ce que les Etats ont le choix ?
Je pense quâils lâont. Il est vrai que le choix nâest pas trĂšs ouvert, mais ils pourraient adopter des politiques religieuses plus critiques et plus intelligentes. Il faut Ă©veiller lâesprit des gens et leur montrer la force de lâhistoire dans la constitution des orthodoxies, et quâune religion nâexiste pas en tant que phĂ©nomĂšne en soi, que ce sont les pratiquants qui font une religion et quâon peut pratiquer lâIslam dâune maniĂšre diffĂ©rents. Ce nâest pas ce qui se fait actuellement.
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(Source: “RĂ©alitĂ©s” (Hebdomadaire- Tunisie) le 29 juin 2009)
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