18 août 2006

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TUNISNEWS
7 ème année, N° 2279 du 18.08.2006

 archives : www.tunisnews.net


AISPP: Communiqué

Reporters Without Borders / Action by Christians for the Abolition of Torture: Tunisia:Police beat two journalists when they try to interview detained lawyer’s wife

Tunisie, Réveille-toi :Le triomphe de la bête immonde par Pierre Courcelle – Expulsion de M. Tebourski

Tunisie, Réveille-toi :In memoriam Pierre Vidal-Naquet – Expulsion de M. Tebourski

Réalités : Après la proclamation de la République en 1957 : Des descendants des Beys racontent leur terrible destin Sami Ben Abdallah: Dossier – Articles de Mme Saloua Charfi à propos du Liban

 
 

Cliquez ici pour accéder au reportage exceptionnel de l’AISPP sur la catastrophe humanitaire des prisonniers politiques Tunisiens 


Sauvez la vie de Mohammed Abbou Sauvez la vie de tous les prisonniers politiques  

Association Internationale de Soutien aux Prisonniers Politiques

33 rue Mokhtar Atya, 1001, Tunis Tel : 71 340 860, fax : 71 351 831

 
Communiqué
 
Tunis, le 17 août 2006   La regrettée Saïda Ben Hassen Turki, épouse de monsieur Amor ben Khaled Harouni, et mère du prisonnier politique et ex-secrétaire général de l’UGTE, Abdelkarim Harouni, est retournée à Dieu alors qu’elle avait environ soixante-dix ans. Elle est décédée en proie à la tristesse d’abandonner ce monde sans avoir pu revoir son fils libre, lui qui a passé quinze ans dans différentes prisons tunisiennes, où la défunte avait tenu à lui rendre visite.   Son fils Abdelkarim Harouni est venu de la prison civile du 9 avril à Tunis pour assister aux funérailles. Etaient là un grand nombre de parents, de proches, d’amis, ainsi que nombre de visages du mouvement islamique de la Nahdha, des anciens prisonniers politiques et des membres de l’AISPP.   La défunte avait enduré le calvaire des visites à son fils de prison en prison, et son âge avancé ne l’avait jamais fait renoncer.   L’AISPP présente ses plus sincères condoléances à tous les membres de la famille de la défunte et plus particulièrement à son fils Abdelkarim Harouni qui a été privé pendant quinze ans de la présence de sa mère et espère qu’il sera libéré dans les plus brefs délais. Que Dieu accueille la défunte et pourvoie sa famille en patience et quiétude.   Le Président Maître Mohammed Nouri   (traduction ni revue ni corrigée par les auteurs de la version en arabe, LT)


 Reporters Without Borders / Action by Christians for the Abolition of Torture

Tunisia Police beat two journalists when they try to interview detained lawyer’s wife

 
 Two journalists, Slim Boukhdir and Taoufik Al-Ayachi, were beaten by police yesterday in Tunis when they went to the home of Samia Abbou, the wife of imprisoned lawyer and cyber-dissident Mohammed Abbou, to interview her. A large number of police have been stationed around her home ever since she staged a one-day hunger strike on 13 August to demand his release.   Boukhdir works for the daily Al-Chourouk and is the Tunis correspondent for a website operated by the pan-Arab TV station Al-Arabiya. Ayachi works for Al-Hiwar, a TV station that broadcasts from Italy. They were accosted and beaten by about a dozen policemen and Ayachi’s camera was confiscated when they arrived at the Abbou family home. Boukhdir managed to get into the house but was stopped, led away and beaten again when he came out.   Boukhdir has often been harassed since he posted articles on the Internet criticising the Tunisian regime. His newspaper stopped publishing his articles in November 2005 and froze his salary in February of this year. The authorities have also refused to give him a press card and have confiscated his passport. He staged a hunger strike from 4 April to 16 May in protest, but the government turned a deaf ear.   Ayachi has been subject to judicial proceedings on a charge of « illicit filming » ever since he covered a demonstration in support of Lebanon, during which he was beaten.   Known as the « freedom lawyer, » Mohammed Abbou has been detained since 1 March 2005 in Kef prison, 170 km from Tunis. At a sham trial on 29 April 2005, he received a total of three and a half years in prison terms, which were upheld on appeal two months later. His offences included posting an article on a website that compared the torture of political prisoners in Tunisia to that perpetrated by US soldiers at Abu Ghraib prison in Iraq.   His wife has staged repeated protests against his deplorable prison conditions, which worsened after she and four lawyers staged a demonstration outside the prison on 2 March. She and her children are also the targets of constant harassment.   Reporters Without Borders and ACAT-France (Action by Christians for the Abolition of Torture) demand that the Tunisian authorities:   –  stop using physical violence and sanctions to silence journalists who take an interest in human rights issues; –  respect their international undertakings as regards detention and release Mohammed Abbou at once.   The two organisations also firmly condemn the harassment of Samia Abbou since her husband was imprisoned, and express their solidarity with her. —     Bureau Internet et libertés / Internet Freedom desk ___________________________________________   Reporters sans frontières / Reporters Without Borders TEL: ++ 33 (0) 1 44 83 84 71 FAX: ++ 33 (0) 1 45 23 11 51 internet@rsf.org www.internet.rsf.org www.leblogmedias.com (en français)
 

Le triomphe de la bête immonde par Pierre Courcelle

Expulsion de M. Tebourski

 
  Source ACAT   Ne nous leurrons pas. Nous avons subi une défaite et ne nous consolons pas par le sempiternel « Nous avons perdu une bataille et non la guerre ». Non, tout combat pour préserver un homme de la torture, fût-il le plus grand criminel, est un combat à mort contre « la bête immonde au ventre toujours fécond ». Toute défaite signifie une victoire de la mort.   Nous avons perdu -et c’est notre souffrance- contre nos propres autorités qui, sous les apparences du droit, ont livré un homme à l’État tortionnaire de notre ami Ben Ali. Quel que soit le sort qui attend M. Tebourski dans son pays d’origine, les dégâts causés à notre propre pays sont immenses.   Le gouvernement a fait preuve d’un acharnement incroyable contre le « terroriste » sans se préoccuper aucunement si cet homme pouvait, à sa sortie de prison, constituer un danger. On a invoqué les grands principes, l’ordre public, la sûreté de l’État – notions fourre-tout et véritables matraques juridiques – pour des faits remontant à plus de six ans. Juridiquement parlant, l’OFPRA ne pouvait que refuser la demande de M. Tebourski. Par contre, il aurait pu, et du, motiver sa décision (tenant compte de la situation répressive qui prévaut en Tunisie) de telle sorte que le juge des référés, ensuite, n’aurait pu que refuser la demande de renvoi dans ce pays. Le ministre de l’intérieur aurait alors assigné à résidence M. Tebourski. Et la sécurité des français aurait été assurée.   La suite des événements confirme cet acharnement : refus de s’incliner devant la mesure de suspension décidée par le Comité onusien contre la torture alors que, suivant la jurisprudence de celui-ci, cette mesure était obligatoire pour la France ; remise confondante de la décision de l’OFPRA au consul de Tunisie (c’est-à-dire l’État contre lequel la protection était demandée) au mépris de la confidentialité des décisions de l’OFPRA.   Du côté des juges, notre déception est immense. Conformisme, cécité, pusillanimité du juge des référés du tribunal administratif de Paris et, hélas, de la Cour européenne des droits de l’homme qui pouvait, par sa propre jurisprudence, prescrire la suspension et ne l’a pas fait, sans révéler d’ailleurs, les motifs de son refus. À quoi sert-elle alors si, devant un risque évident de torture, elle se met un bandeau sur les yeux ? Bref, tout ce beau monde, sérieux, policé, humaniste est d’accord pour donner à la Tunisie un brevet de respectabilité.   En 1940, on a assisté en quelques semaines à la transformation de fonctionnaires républicains en serviteurs de l’ordre nouveau. Compétents, zélés, ils ont appliqué le droit que, sous l’égide du Maréchal, le gouvernement édictait. Ils ont fait, comme aurait dit Bernanos, leur devoir d’état, en « grands commis de l’État » sans se rendre compte ( ??) des fins criminelles de ce droit nouveau.   Aujourd’hui comme hier, dans la « patrie des droits de l’homme », la barbarie n’est pas loin.   Pierre Courcelle, le 8 août 2006   (Source : « Tunisie, Réveille-toi », le 16 août 2006) Lien : http://www.reveiltunisien.org/article.php3?id_article=2272

In memoriam Pierre Vidal-Naquet

Expulsion de M. Tebourski

 
Source ACAT   Paris, le 3 août 2006   Qui ne gueule pas pour la vérité quand il sait la vérité se fait le complice des menteurs et des faussaires   Charles Péguy   Au moment où, de toutes parts, s’élèvent des hommages à l’inlassable pourfendeur de la torture, Pierre Vidal-Naquet, le gouvernement s’apprête à commettre un de ces crimes que le disparu n’a cessé de combattre toute sa vie : livrer à la Tunisie M. Tebourski en dépit des avertissements de toute sorte sur les graves risques encourus, en dépit de la demande que lui a faite le Comité onusien contre la Torture, et qui, en droit, l’oblige à différer l’expulsion de cet « affreux terroriste », lequel, n’en déplaise aux stratèges de la place Beauvau, ne troublait en rien l’ordre public français.   Terroriste, complice de terroriste, peut-être -la justice française a tranché et l’intéressé a payé sa dette-, mais un être humain, qui a le droit absolu à ne pas être torturé.   Or, ces décideurs qui auront, d’une manière ou d’une autre, trempé dans ce crime, savent très bien qu’ils n’envoient pas M. Tebourski prendre des bains de soleil à Djerba, à moins qu’ils ne partagent ce que fut, selon Philippe Erlanger, « la prodigieuse naïveté » du Président Laval qui croyait, selon lui (hum !!) en 1942, que les Allemands envoyaient les Juifs dans de verts paradis à l’est de l’Europe.   Ils se doutent donc bien qu’ils expédient M. Tebourski vers la torture, probablement dans le sous-sol du ministère de l’intérieur tunisien, le livrent à une justice couchée et à une détention épouvantable.   Il faudrait des pages pour décrire l’action gouvernementale ; les pressions que l’on devine faites sur l’OFPRA ; la présentation au consul de Tunisie fixée avant que l’OFPRA n’eût statué sur la demande d’asile ; le viol de la confidentialité de la décision de celui-ci au profit des autorités tunisiennes ; le refus illégal de s’incliner devant la décision de l’organisme onusien ; TOUT, plutôt que faire ce que la morale et le droit commandent : ne pas expulser M. Tebourski et au besoin l’assigner à résidence. Que diable !, il faut une volonté politique qui ne saurait céder aux naïfs des associations !   Les princes qui nous gouvernent sont, bien entendu, contre la torture. Ils ont sans doute, détourné pudiquement les yeux devant les images inacceptables d’Abou Ghraïb, et sans doute protesté (un peu ? beaucoup ?) devant les thèmes développés outre-atlantique sur la nécessité, dans certains cas de…   Ils disent et ne font pas. Ou plutôt, ils font ce qu’ils disent de ne pas faire, en douce, par Etat tiers interposé, en Européens policés qui trouveraient incorrect d’aller voir ce qui se passe dans les arrière-cours.   Farceurs, va !   Pierre Courcelle Militant de l’ACAT (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture)   (Source : « Tunisie, Réveille-toi », le 16 août 2006) Lien: http://www.reveiltunisien.org/article.php3?id_article=2271


 

Après la proclamation de la République en 1957 :

Des descendants des Beys racontent leur terrible destin

 
  Des palais parsemés à Tunis, à la Marsa, au Bardo, à Hammam Lif ou encore à la Manouba paraissent comme des fantômes d’une dynastie révolue qui a marqué une tranche de l’histoire de la Tunisie d’avant l’Indépendance.   Réalités s’est faufilé à travers les dédales de cette époque pour renouer, le temps d’un souvenir, avec des hommes et des femmes qui témoignent d’un passé longtemps occulté pour ne pas dire méprisé. Nous avons cherché une descendance écrasée sous le poids des années, muselée par un contexte où la terreur n’était pas exclue. Nous avons découvert des personnes affables, discrètes, sachant si bien pardonner. Nous les avons connues à travers des amis restés fidèles malgré “ le danger ” qu’elles représentaient à une certaine époque. Ils nous ont en effet mis sur la piste de ces princes qui vivent aujourd’hui dans tous les secteurs d’activité. Nous les remercions tous, et tout particulièrement l’artiste peintre Kalthoum Jmaiel qui a si bien côtoyé ces familles.   Pris au dépourvu par le changement de régime politique du pays en 1957, les Beys se retrouvèrent brutalement démunis de leurs biens, devant faire face à de grandes difficultés matérielles, ils vécurent des moments interminables de débandade pour la survie.   Comment s’organiser pour ne pas être réduit à l’état de mendicité ? Il fallait garder la tête haute et compter sur eux- mêmes. Que pouvait offrir le bout d’un perron ou le prolongement d’une terrasse sans plus jamais le passage d’une joyeuse fanfare ?   Certains de nos Beys de La Marsa se firent commerçants, marchands de fruits, tailleurs, mais il y eut aussi des hauts cadres et des hommes d’affaires.   A peine privés de leurs allocations princières, on vint leur demander de se défaire de leur titre de Beys, fonction qui n’avait plus sa raison d’être. Très vite, il fallait se glisser sous une autre identité. Se présenter sous un autre nom, choisi ou imposé. A quoi soudain se référer ? Comment se redéfinir ? Hassine Ben Ali, le premier Bey, il y a plus de 250 ans, n’avait-il pas épousé une charnya du Kef, une fille du terroir ? N’étaient-ils pas tous, depuis si longtemps, de vrais Tunisiens ?   Naceur et Moncef Bey n’étaient-ils pas de coriaces nationalistes, s’opposant à l’occupation française ? Fortunés ? Bien d’autres familles sans titre de Bey étaient bien plus riches à cette époque-là. D’ailleurs Si Lamine Bey ne s’était-il pas endetté pour acheter le palais de Carthage ?   Comment quitter un nom comme si l’on rejetait un appendice sans plus d’aucune utilité ?   Rafet Bey, petit-fils de Lamine Bey, s’était marié très jeune au début des années 50. Il eut cinq enfants de son premier mariage. Les deux premiers portèrent alors le nom de “ Bey ”, les troisième et quatrième “ Ben Ali ”, le cinquième “ Ben Hassine ”. Son sixième enfant, né de son second mariage, il y a une vingtaine d’années, Rafet lui fit porter le nom de Bey. Etait-ce pour lui comme la fin d’un bien long et tortueux acheminement ?   Rafet Bey fait partie de ces quelques familles de princes qui installèrent leurs progénitures bien avant l’Indépendance et leur donnèrent de surcroît en héritage et la culture et la connaissance.   Une destinée en dents de scie   Lorsque le nouveau régime prit place, Rafet put s’adapter. Il se fit photographe professionnel. Parmi ses nombreuses activités, il constitua une grande partie des archives de l’Office du Tourisme. Parmi ses proches parents, ses cousins, toujours parmi ceux qui furent éduqués, purent intégrer des banques, des administrations, l’enseignement. Ceux qui firent l’école de Saint Cyr prirent place dans l’Armée tunisienne et parvinrent aux grades de colonel et de général.   Malgré les naufrages, les coups et les contre-coups d’une destinée en dents de scie, Rafet reste cet être digne, pétri d’une immense tolérance. A son tour, il fit de ses enfants des hommes de leur temps, implantés dans l’histoire de la Tunisie. De cette Tunisie, dont il ne pourra jamais se passer. Son aîné Faycal (l’auteur de “La dernière odalisque”) est biologiste moléculaire, Riadh est gestionnaire, Halloula devint magistrat, Jeneina modéliste, Amine un haut cadre dans une grande surface à La Soukra.   A la question “ Vous réunissez-vous, les beys ? vous retrouvez-vous ? A l’occasion de quelques mariages ou de quelques autres célébrations ? ”, le regard de Rafet se fit absent. S’était-il éclipsé , le temps d’un souvenir si lointain ?     SALWA BEY : Destin tragique d’une princesse   Salwa Bey nous accueille dans son restaurant avec un large sourire mais non sans une pointe d’inquiétude. C’est une femme chargée de secrets. Une véritable mémoire qui renferme l’une des plus grandes et plus tristes périodes de sa vie.   Elle aime évoquer des souvenirs du palais beylical. Elle avait à peine 16 ans lorsque Sidi Lamine, son grand-père, avait “ abdiqué ”. A cet âge, la princesse Salwa connaissait tous les coins et recoins du palais, les allées et venues des gens, mais aussi les habitudes de tous ceux qui fréquentaient la famille, y compris le leader Habib Bourguiba, qui était un fidèle du Palais. Quand Salwa évoque devant nous le personnage de Sidi Lamine, elle semble revenir à sa tendre enfance. “ C’était un homme bon, généreux, attentif, affectueux, sensible et très vif d’esprit ”. Salwa veut user de tous les superlatifs pour décrire cet homme “qui avait consacré tout son temps et toute sa vie au service du peuple ”. C’était un homme féru de médecine. “ C’est lui qui avait diagnostiqué une diphtérie qui n’avait pourtant pas été décelée par le médecin de famille. ”. Elle raconte également, non sans un air de fierté, que son grand-père se prêtait à un rituel qui consistait à goûter quotidiennement la soupe de la Garde beylicale avant qu’elle ne soit servie.   Une période de terreur   Et puis un jour…tout bascula dans le vide et la famille beylicale dut connaître les moments les plus tragiques de sa vie avec la purge de Sidi Lamine . “Le Bey était confiant jusqu’à la dernière minute ”, raconte Salwa avec une grande amertume. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, d’autant plus qu’il était associé au mouvement national…Face à la crise, il demandait des nouvelles de ses conseillers, Farhat Hached, Mongi Slim, le Dr Materi, Salah Ben Youssef et Mohamed Chenik. Mais son destin était définitivement scellé.   C’est alors que commença pour le Bey et sa famille une période de terreur où personne, pratiquement, n’était épargné.   Jetée dans la rue à 16 ans, Salwa et sa famille n’avaient rien emporté. “ On ne disposait d’aucune ressource et le Délégué de l’époque, qui supervisait notre départ du palais, était ferme et intransigeant : “Pas de matelas et rien que de vieux vêtements”. Salwa retient sa respiration pour mieux se souvenir de cette époque éprouvante pour elle et sa famille.   Pas de chaussures neuves pour la princesse   Salwa gardera toujours en mémoire l’image de ce “responsable”, un certain Abdessamad, chargé d’accomplir les basses besognes. “ Je me souviens, nous dit-elle, qu’il m’avait ordonné d’ôter des chaussures neuves pour les remplacer par de vieilles mules…arguant du fait que les chaussures que je portais appartenaient au chaab (peuple). Réduite à la misère et dormant à même le sol, sur des cartons de fortune, Salwa et sa famille ont connu les pires moments de leur vie. Elle dut son salut à une voisine du nom de Dalila Rochdi qui l’avait hébergée.   Un jour, la mère de Salwa, n’en pouvant plus, se jeta devant le cortège de Bourguiba, une ultime occasion pour demander de l’aide. Elle ne put obtenir que quatorze dinars par mois. Une bagatelle pour une famille habituée à une vie de palais.   Quand le Bey avait froid en prison   Les beaux yeux verts de Salwa deviennent plus durs lorsqu’elle évoque pour nous les péripéties de l’arrestation de son père, Slaheddine Bey, et son emprisonnement durant neuf mois sans aucun procès. Elle nous raconte avec beaucoup de douleur, la détention de son grand-père Sidi Lamine à la Manouba et les conditions atroces dans lesquelles il vivait. Il avait fallu l’intervention du Dr Materi auprès de Bourguiba pour lui fournir des vêtements chauds pour l’hiver. “ Le bey fut conduit à la prison avec sa jebba d’été qu’il avait gardée jusqu’à l’arrivée de l’hiver. Quand il se plaignait du froid, son geôlier lui répondait brutale- ment : “ Vivez ce que les autres ont enduré pendant votre règne ! ”.   Tenu à l’écart, Sidi Lamine n’avait de contact avec personne, encore moins avec sa famille. Il avait appris avec tristesse et amertume, la mort de sa fille, deux ans plus tard   Un pan heureux de l’histoire   Salwa n’aime pas parler de fatalité mais plutôt d’injustice: “ Nous étions sacrifiés sur l’autel de la politique pour que certains trouvent leur intérêt en prenant le pouvoir quelles que soient les conditions ”, fait remarquer Salwa qui ne cache pas sa satisfaction quand est arrivé le Changement avec l’avènement du 7 novembre 1987. Depuis, Salwa et tant d’autres dans sa situation commençaient à respirer et à sortir de leur torpeur. Elle se réjouit encore plus lorsque le Président Ben Ali a décoré le fils de M’Hamed Bey de l’Ordre de l’Indépendance pour “ services rendus à la Nation ”.   “ C’est une réhabilitation morale dont nous avions besoin ”, nous confie Salwa parce que le nom de Beys a été éclaboussé et jeté en pâture à la vindicte populaire. Ben Ali a réajusté l’histoire, notre histoire, faisant apparaître la dynastie beylicale sous un jour plus humain ”.   Salwa nous gratifie encore d’un large sourire. Aujourd’hui, dit-elle, “ Je peux écrire sur ma carte de visite Princesse Salwa, parce que je le suis et je le resterai… ”   ************************************************************************************************************** M’rad Bey : “ Nous étions contraints de composer avec la misère ”   M’rad Bey, fils de Mohamed Hédi Bey, a été lui aussi frappé par le destin, comme beaucoup d’autres jeunes princes. Il avait 17 ans quand la République fut proclamée. Il avait vécu lui aussi une vie de privilèges dans la chaleur et la sécurité familiale avant de tomber très bas, victime de son rang. Il a gardé lui aussi tant de souvenirs qui ont marqué le restant de sa vie. M’rad Bey nous a reçu avec beaucoup de finesse pour nous parler de cette tranche de vie secrète et éprouvante. Interview.   Jusqu’à quel âge avez-vous vécu au palais ? Décrivez-nous la vie et les habitudes à cette époque ?   J’ai vécu jusqu’à l’âge de 17 ans une enfance tranquille et sans problèmes. Pour tout vous dire, j’ai connu les privilèges dûs à un jeune prince.   Un jour vous avez été forcé de partir et de quitter ce monde faste. Comment avez-vous vécu cette épreuve ?   Bourguiba a été nommé Premier ministre en mars 1956, jour de l’Indépendance. Quelques jours plus tard, la dotation des princes a été supprimée. Une mesure qui a eu des conséquence terribles sur la vie de plusieurs d’entre-eux. Dépossédés de leurs biens, réduits à la précarité, ces princes vendaient tout ce qu’ils leur restait pour pouvoir vivre à la limite de la décence. Certains ont ouvert des boutiques où ils ont exposé à la vente des robes et des bijoux de leurs épouses. Mon père a été lui aussi obligé de vendre et de sacrifier ce qui restait comme meubles… au dixième de leurs valeurs. De jeunes princes étaient aussi obligés de quitter l’école parce que leurs parents ne pouvaient plus en supporter les frais. Ma sœur, contrainte d’abandonner ses études, dut travailler très dur pour subvenir aux besoins de la famille.   Nous étions, en quelque sorte, contraints à composer avec la misère. Mais une fois l’onde de choc passée, nous avons pu remonter peu à peu la pente et tracer notre voie. Plusieurs princes ont pu, malgré un contexte difficile et les aléas du temps mais aussi la période de terreur que vivait la famille beylicale, continuer leurs études et réussir dans divers domaines.   Quel a été pour vous le souvenir le plus dur durant cette période ?   Vous savez, à cette époque, c’est comme si vous étiez happé par la vie. Quand on perd son nom et son identité, on perd ses repères… On est dans une logique de l’absurde. Lorsque je me levais le matin, c’était une autre journée douloureuse qui commençait. Je voulais mourir pour ne plus vivre dans cette société hypocrite, où les amis et les connaissances, qui avaient profité de nos privilèges, changeaient de trottoir pour ne pas nous croiser et éviter ainsi une dénonciation qui pouvait leur coûter cher. Nous étions réduits à nous terrer pour ne pas être remarqués et éviter le regard des autres. Mon père, malade, est resté paralysé pendant cinq longues années. On devait faire avec en acceptant le sort qui nous était réservé. Mongi Bey s’était cloîtré dans sa maison de 1957 à 1962. Il ne voyait personne, à part les membres de sa famille.   Comment vos enfants avaient-ils réagi pendant cette période de votre vie ?   Les enfants ne comprenaient pas forcément ce qui se tramait. Ils ne saisissaient pas encore les enjeux politiques. Nous avons toujours évité d’en parler pour laisser le temps panser les blessures et l’histoire juger les actes. Il était pénible pour ces enfants de créer un carré d’amitié dans ce monde fermé où ils étaient désignés comme les descendants d’une “ dynastie traître”. Nous étions là heureusement pour pouvoir contenir leur mal et leur déception.   Et aujourd’hui, que reste-t-il de ces sentiments ?   Nous avons accueilli avec soulagement le Changement du 7 Novembre, qui a balayé d’un coup cette terreur qui nous prenait au ventre chaque fois qu’une affaire touchant à nos ancêtres était évoquée… Ajourd’hui enfin, les médias pénètrent l’univers fermé et mystérieux, sans contrainte ni tabou, de la Dynastie ottomane en Tunisie. Ils n’hésitent pas à remettre les pendules à l’heure.   Le mot de la fin ?   Bourguiba, qui voulait le pouvoir, aurait dû épargner beaucoup de souffrances, mais la politique a ses raisons que la raison ignore.   **************************************************************************************************** JENEINA BEY : RENCONTRE AVEC UNE PRINCESSE TUNISIENNE, STYLISTE A PARIS   NOTRE CONSOEUR ET CORRESPONDANTE A PARIS, FERIEL BERRAIES GUIGNY, A RENCONTRE AU SIEGE DE LA PRESTIGIEUSE MAISON DE HAUTE COUTURE CARVEN LA CREATRICE DE BIJOUX DE LA GRIFFE, QUI N’EST AUTRE QUE S.A.R LA PRINCESSE JENEINA BEY DE TUNISIE. ARRIERE-PETITE FILLE DU DERNIER BEY DE TUNISIE, LAMINE PACHA BEY. QUI FUT LE 19EME ET DERNIER POSSESSEUR DU « ROYAUME DE TUNIS». SON PERE, LE PRINCE RAFET, EST DEVENU PHOTOGRAPHE, SA MERE, LA PRINCESSE MAMIA, DIRIGE UNE ENTREPRISE DE CONFECTION EN TUNISIE. SON FRERE, FAYCAL BEY, EST BIOLOGISTE A PARIS. IL EST D’AILLEURS L’AUTEUR D’UN ROMAN, “LA DERNIERE ODALISQUE».   INSTALLEE A PARIS DEPUIS 1980 DANS LA CAPITALE DE LA MODE ET DU LUXE, APRES UNE FORMATION DANS UNE ECOLE DE STYLISME, LA PRINCESSE A LANCE SA PROPRE LIGNE DE BIJOUX. UNE LIGNE QUI EST UN RAPPEL CONSTANT DE SES ORIGINES, MAIS QUI AFFICHE VOLONTIERS DES TOUCHES PLUS MODERNES ET OCCIDENTALES. HORMIS SA LIGNE PARTICULIERE, ELLE DESSINE EGALEMENT POUR LA HAUTE COUTURE A TRAVERS LA MAISON CARVEN.CETTE SAISON, POUR LA COLLECTION HIVER 2007, ELLE A CREE UNE SERIE DE BIJOUX BAROQUES QUI SONT VENUS METTRE EN VALEUR LES MAGNIFIQUES ROBES DE COCKTAIL ET DE SOIREE DU STYLISTE DE CARVEN, PASCAL MILLET.      fériel Berraies Guigny   (Source : « Réalités » N° 1075-1076 du 3 au 16 aout 2006)  


 

Ce dossier à été réalisé par M. Sami Ben Abdallah, août 2006

 

 

Saloua Charfi, Quelques repères

 

Profession : Professeur à l’institut de presse de Tunis. Journaliste. Formation :Maîtrise en journalisme, Doctorat en sciences politiques.

Publications :

Les islamistes et la démocratie  (en arabe) Editions « Signes » Tunis. 1999. Censuré

Femme, islam et violence (en arabe) Editions « Signes » Tunis. 2001. Censuré

La ligue Tunisienne pour la Défense des Droits de l’Homme: discours et monographie de 1977 à 1994 (en français) Publications de l’Institut Arabe pour les Droits de l’Homme. Censuré

Les droits de l’homme dans la presse tunisienne de 1988 à 1991(en français) Publications de l’Institut Arabe pour les Droits de l’Homme. Censuré

Saloua Charfi a réalisé plusieurs enquêtes journalistiques au Liban pour le compte de l’hebdomadaire tunisien Réalités.

 

Contact : salouacharfi@yahoo.fr   

Source : http://www.geocities.com/hbo74lb/index.html

 

 

 

« I have a dream »

 

Nakoura, Dhaïra, Yarim, Aita-châab, Bint Jb’eil, Khiam, kafr Kala, Marjayoun… autant de hameaux ou « daïa », grands comme un tout petit quartier, parsemés ça et là de constructions qui tiennent à peine debout sur une terre presque déserte et en jachère.

Une terre brûlée ! Voilà donc le cadeau empoisonné offert par Israël aux Libanais le 24 mai 2000 après 22 années d’occupation.

La randonnée cahotante de 12 heures que nous avons effectuée dans les villages libérés du Sud Liban nous a laissé un arrière-goût amer

 

Par Saloua Charfi (2000)

 

Aujourd’hui 17 juin à 7heures, au moment où le dernier soldat israélien quitte le Sud-Liban, nous foulons enfin, le souffle retenu, cette terre si précieuse. Nous n’avons plus les pieds sur terre, emportés par la foule qui nous traîne et nous entraîne, et assaillis par des souvenirs impitoyables.

Il y’a 22 ans, j’étais ici, guidée par un palestinien qui s’appelait Gharib (étranger) un nom de guerre évidemment. J’étais fascinée par les combattans dissimulés dans la citadelle de Saladin ( kaalât Arnoun) perchée au sommet de la montagne. Le cœur battant la chamade, je scrutais fiévreusement avec des jumelles les patrouilles de Saâd haddad, premier chef collabo d’Israël. Je m’agrippais aux jumelles malgré les avertissements des combattants. Je risquais d’être tirée comme un lapin à tout moment. Je cherchais à comprendre pourquoi un libanais accepte de collaborer avec l’ennemi.

 

Depuis beaucoup de sang a coulé sur cette terre prédestinée à cette tragédie par la force de l’histoire et de la géographie.

En 1982, j’assistais comme dans un cauchemar à l’entrée triomphale de Bégin dans cette même citadelle. Les Palestiniens étaient parqués au stade de Beyrouth, en guenilles, attendant sous le soleil impitoyable du mois d’août les bateaux qui devaient les emmener vers Tunis.

Encore un départ !

 

A BAOUABET FATMA ON LAPIDE LE DIABLE!

Aujourd’hui, ce sont les Israéliens qui s’en vont, qui plutôt s’enfuient sans demander leurs restes et les Libanais, éternels réfugiés sur leur propre terre, affluent par milliers vers ce sud, que certains n’ont jamais connu. Ils se pincent encore les uns les autres pour être sûrs qu’il ne s’agit pas d’un rêve. Entendu devant le portail de Fatma, un homme qui demande à son compagnon : « pince-moi mon frère, je crois rêver » Mais aussi la voix voilée de tristesse de quelqu’un qui a perdu des êtres chers : « Tout çà pour ce petit bout de terre… ! »

 

Maintenant les jeunes entament leur jeu préféré : les jets de pierres en direction des soldats israéliens par-dessus les barbelés. Les Israéliens courbent l’échine pour éviter d’être touchés.

Excités par l’ambiance, nous répondons au milicien du Hezbollah qui nous demandant en plaisantant pourquoi nous sommes venus de si loin : « nous sommes en pèlerinage et nous venons lapider le diable, que diable ! » Et nous joignons le geste à la parole. Ridicule évidemment avec le recul, mais sur le moment c’était grisant de pouvoir enfin rendre un peu la politesse aux israéliens, faute du pire, c’est le moindre mal !

 

Des groupes de jeunes grimpent sur le toit d’une mansarde et agitent le drapeau du Hezbollah. Tiens, nous n’avons pas encore vu de drapeaux libanais ! Le geste de triomphe est adressé aux habitants d’une proprette colonie israélienne dont on distingue nettement les maisonnettes blanches aux toits en tuiles rouges, aux rues impeccablement tracées, mais dont les fenêtres restent obstinément closes, à la déception des lapidateurs qui se mettent à hurler de dépit : « Espèces de lâches si vous êtes des hommes montrez-vous »

 

Chaleur, poussière, hurlements, bousculades… l’ambiance bon enfant s’électrifie soudain, les injures frôlent la grossièreté, le mouvement de jets s’intensifie, les pierres sont plus grosses, quelqu’un tire en l’air on ne sait de quel côté, les miliciens du Hezbollah accourent et somment la foule de se disperser. Tiens, nous n’avons pas encore rencontré de soldats libanais réguliers non plus !

 

Un bulldozer surgit, des ouvriers attachent des fils de fer aux poutres d’une cabane surélevée, le bulldozer recule et la cabane s’effondre dans un bruit assourdissant. Des you-you éclatent, la foule hurle d’une seule voix « Allaho Akbar »(Dieu est grand) le dernier vestige de l’occupation israélienne vient de disparaître. Cela fait un peu Berlin Est-Berlin Ouest ! L’émotion est à son comble et tout le monde veut participer à la destruction des barbelés. Le territoire libanais vient de récupérer quelques mètres carrés ! Une jeune maman, les larmes aux yeux, s’adresse à son enfant : « Regarde, mon chéri, ça c’est un israélien, hier il était là où nous sommes. Que dieu l’éloigne chaque jour un peu plus » l’enfant lève vers sa mère un regard vide…un bébé de quelques mois !

 

A AUSCHWITZ : LE BAGNE DE KHIAM

 

La route étroite, cahoteuse et rocailleuse serpente interminablement au milieu des champs envahis par une végétation sauvage, nous avons l’impression de tourner en rond : « Mais non, nous rassure le chauffeur, c’est que tous les hameaux se ressemblent » Il ajoute d’une voix basse et triste : « Tout cela pour ce petit bout de terre… » .Du déjà entendu !

 

Nous roulons, sous un soleil de plomb, en direction du fameux et sinistre camp de détention de Khiam. Un portail noir surplombant la colline la plus haute apparaît soudain, suivi d’un flot de musique militaire diffusée à grand débit par les miliciens de Hezbollah qui montent la garde de ce désormais musée de l’horreur de l’occupation. Les paroles chantent les louanges de Hasan Nasrallah, le chef du hezb et de houcine fils de l’Imam Ali, figure emblématique chiite. Amalgame fort réussi. « Ô! Houcine maître des martyrs, Ô! Hasan maître des résistants »

L’air est lourd, la poussière s’abat d’on ne sait où, les yeux picotent, on transpire à sceaux, larmes et sueur se mélangent. Emus et par pudeur, nous évitons de nous regarder ou de commenter.

Dans la cour de la prison, la télévision interview les visiteurs. Une jeune fille bouleversée crie sa haine et sa douleur : « la moindre des punitions que l’on puisse infliger aux collabos, c’est de les emprisonner ici même. Qu’ils endurent ce qu’ils ont fait endurer à nos frères… » la voix de la jeune fille se voile, elle éclate en sanglots et se précipite vers la sortie.

 

Le spectacle qui s’offre à nos yeux est pénible. Il ne s’agit pas d’une prison ordinaire. Ici c’est Auschwitz ! C’est indescriptible, cela rappelle le bagne de la goulette, difficile de trouver les mots vraiment difficile! Une odeur fétide nous prend à la gorge dés que nous nous approchons des cellules. Pourtant cela fait au moins 20 jours que portes et fenêtres sont ouvertes, plutôt défoncées. Dans leur précipitation, israéliens et collabos avaient oublié de libérer les détenus. 24 heures plus tard, la population a envahi la prison, défoncé les portes et tout saccagé, surtout les appareils de torture. Dommage pour l’histoire ! Les prisonniers ont évidemment quitté la prison sans faire le ménage. Du coup, la scène s’est figée sur ce dramatique flash de ce jeudi 25 mai 2000 à 10 heures du matin. Couvertures en boules ou jetées à terre, savates dépareillées, éparpillées, linge étendu, bouteilles d’eau suspendues aux fenêtres… Même l’odeur refuse de quitter ces lieux maudits. On nous demande de ne pas rester plus de 5 minutes dans les cellules et de ne toucher à rien, le risque d’infection étant important.

 

Haydar ancien détenu nous offre une visite guidée. Il récite sa leçon. Les anciens prisonniers assurent depuis la libération une permanence pour accueillir les visiteurs et les guider. Ce que raconte Haydar est archi-connu, cent fois lu ou entendu. N’empêche cela fait très mal et l’on a envie de lui demander d’arrêter. Il était en train de décrire une scène de torture pas particulièrement méchante, lorsqu’un des auditeurs s’évanouit. Haydar nepeut plus poursuivre son récit, il tremble de la tête aux pieds et transpire. Deux miliciens accourent, le prennent avec précaution par les bras et l’éloignent de la foule. Il avance en titubant comme un aveugle.

 

ETAT ES-TU LA ?

 

Nous nous enfuyons lâchement et nous nous engouffrons de nouveau dans les interminables sentiers des interminables hameaux, bariolés à saturation par les drapeaux du Hezbollah et ceux du mouvement Amal, par les portraits de Nasrallah, Nébih Berri, Moussa Sadr, Assad et son fils, par les maquettes géantes en carton pâte de Khoumeiny, par les étoiles de David percée au centre par flèches et canons par des restes de drapeaux israéliens et américains calcinés par des banderoles et graffitis de circonstance qui ne dureront que ce que dure toute euphorie. Jugez-en : « Le sang a vaincu l’épée » « La cohabitation chiîte-chrétienne est un trésor à sauvegarder » « Nous sommes orphelins de Assad » « assad tu es parti à un moment crucial »… tout y est sauf l’Etat libanais ! Une fois, une seule, nous avons réussi à déchiffrer sur une pancarte : « la municipalité de Nokoura vous souhaite la bienvenue » et quelqu’un a ajouté au crayon : « République libanaise ». Notre « périple » a pourtant couvert 90% du territoire libéré.

 

Les restes du décor planté par les Libanais pour fêter la libération du Sud, qui leur est tombé dessus sans crier gare, témoignent de la fièvre qui s’est emparée de la population à l’annonce du miracle, mais tout comme au lendemain des dîners bien arrosés on se réveille avec la gueule de bois, les Libanais découvrent maintenant stupéfaits et indignés, la misère poignante de leur sud. Pourtant le sud, comme la plupart des suds dans le monde, a toujours été misérable, mais il était habité et ses terres étaient cultivées. « Maintenant nous ne pouvons plus nous voiler la face. Nous devons affronter cette misère sinon l’ennemi reviendra au galop, car si certains ont collaboré avec l’ennemi c’est justement pour fuir la misère » Nous affirme un jeune milicien en récitant son discours d’un trait avec ce langage propre aux vieux politiciens de chez nous mais spécifique aux orientaux quel que soit leur âge.

 

Ici on veillit prématurément, sinon on grossit. Entendu dans restaurant beyrouthien, un obèse, fort sympathique comme de coutume, affirmant à ses compagnons de table : « Dans ma famille on grossit quand on a des problèmes. Alors moi après 20 ans de guerre et un mariage j’ai pris 60 kilos »

 

Les gens du sud ne peuvent par contre pas se permettre le luxe de prendre du poids quel que soit le nombre de mariages et d’enterrements qu’ils peuvent collectionner. Vivant essentiellement de la récolte du tabac, d’amour de la patrie pour certains et d’eau fraîche vendue à 2 dollars le m3 par Israël pour d’autres, ils triment du matin au soir pour récolter et faire sécher les feuilles de tabac en contre partie d’un plat de pois-chiche, d’une tomate et d’un oignon !

 

A UNE ENJAMBEE DE LA PALESTINE

 

A Dhaira, à un kilomètre de zarait, colonie israélienne en Palestine occupée, et sous l’œil placide de soldats israéliens joufflus, à la peau rose et à l’uniforme astiqué, patrouillant de l’autre côté des barbelés, une famille libano-palestinienne sunnite, tente tant bien que mal d’assurer sa subsistance de la journée.

 

Assis à même le sol, devant leur maison délabrée, trois jeunes garçons en guenilles et noirs de poussière, deux jeunes filles belles comme le jour et se grattant sans cesse les cheveux et la peau, la maman qui fait beaucoup plus que son âge, édentée et en haillons, le père encore plus mal loti, tous maigrichons, nous accueillent comme l’exige la légendaire générosité arabe. Sortis d’on ne sait où, des verres remplis d’eau gazeuse fraîche atterrissent devant nous. Ils déballent leur « biographie » sans même qu’on le leur demande : «Nous avons résisté pendant 22 ans face à ceux-là (ils montrent les Israéliens du doigt en faisant une moue de mépris) Nous étions souvent pris entre deux feux : la katioucha des résistants quand ils visaient mal et la riposte de ceux-là quand ils faisaient semblant de viser mal. Nous avons tenu le coup juste pour pouvoir aller de temps à autre serrer la main à nos cousins de l’autre côté des barbelés ou leur présenter nos félicitations ou nos condoléances par haut-parleur interposé quand il y’avait un mariage ou un décès » Raconte la maman en souriant.

 

Il faut préciser que « là-bas » c’est juste de l’autre côté de la chaussée, une chaussée en outre très étroite ! Une enjambée disent les Libanais. Un confrère venu de Beyrouth réplique : « Vous êtes vraiment forts, à votre place je serais mort de dépit de voir mon pays si prés sans pouvoir y entrer » La maman rétorque avec un flegme à faire pâlir un anglais de jalousie : « Tu es encore bien vivant après 24 ans d’occupation syrienne. On ne meurt pas de ça, on meurt d’une balle perdue, de faim ou de soif. C’est ce qui risque de nous arriver bientôt si l’Etat continue à faire de la politique sur notre dos »

 

Voilà, le mot est lâché ! Partout où nous allons, on nous parle de faim, de soif, de chômage et d’insécurité. Qu’ils soient sunnites, chiites ou chrétiens, les gens du sud sont logés à la même enseigne. Du moment qu’ils sont encore là cela signifie qu’ils ne sont pas des collabos, ceux-ci sont soit en Israël soit en prison ? Ceux qui sont restés ont donc généralement subis pendant 22 ans les pires humiliations et privations de la part des collabos et des israéliens.

 

APATRIDES DANS UN NO MAN’S LAND

 

Vivant dans une sorte de no man’s land, ils étaient des apatrides, sans terre pour les Palestiniens, sans Etat pour les Libanais. Les premiers ne pouvant franchir la frontière pour rentrer chez eux, les seconds obtenaient difficilement un laissez-passer pour aller à Tyr ou à Beyrouth rendre visite aux parents. Ils étaient suspectés de part et d’autre : collabos pour les Libanais, œil de Hezbollah pour les Israéliens.

 

Au sud les voitures ne sont pas immatriculées. Un spectacle bizarre ces voitures fantômes, borgnes qui circulent tranquillement comme si de rien n’était. C’est comme une personne sans nom. Il y’a des moments dans la vie où l’on remercie Dieu d’être fiché. Cela veut dire que l’on existe, que l’on a une loi, une nationalité et un Etat qui, malgré tout, nous protège les uns des autres. C’est qu’ici les gens ont peur les uns des autres. Les chiites ont peur des sunnites qui leur en veulent de s’être enrichis et « anoblis » grâce à la manne iranienne en oubliant leurs « frères » sunnites. Les sunnites ont peur des chrétiens qui risquent à tout moment de prendre les armes pour venger leurs enfants accusés de collaboration et jetés en prison. Ils ne feront pas la différence entre chiites maîtres des lieux et sunnites « Dans le malheur nous sommes tous des musulmans aux yeux de l’ennemi » explique un sunnite. Quant aux chrétiens, ils ont peur de tout le monde : des libanais en général, de la résistance, des syriens et même d’Israël. Ils vivent dans la terreur. Chaque jour des miliciens viennent chercher des jeunes dans les villages chrétiens. Motif : collaboration avec l’ennemi. « Ils savent pourtant bien, nous dit une chrétienne les larmes aux yeux, que nos enfants ont souvent été obligés à collaborer. Eux aussi ont vécu cela. Ceux qui refusent on dynamite leur maison, et c’est le moindre mal, sinon on les assassine. Aujourd’hui il faut pardonner et tourner la page. Rendez-nous nos enfants ! »

 

Quels enfants ? Ces enfants du no man’s land ont-ils jamais été enfants ! Ils sont nés déjà vieux ! La plupart de ceux qui sont nés sous l’occupation n’ont jamais été à l’école. « Quelle école ?! » nous lance un jeune avec dépit. Evidemment nos questions sont parfois stupides. C’est que nos références sont parfois étrangères aux leurs. A partir du moment où l’Etat n’existe pas, qui construira les écoles ? Qui formulera les programmes ?

 

Le conseil du Sud, instance étatique, a réussi à faire passer assez d’argent pour construire une école, une seule. Certains enfants doivent faire plusieurs kilomètres pour y arriver et donc certaines familles renoncent à y envoyer leurs filles. De plus, cette école est souvent fermée à cause des bombardements.

 

Agents-doubles, faim et soif

 

Faim, soif, analphabétisme, chômage, terre en jachère, villages déserts, enfants « collabos » en prison, tel est l’héritage de 22 ans d’occupation.

 

Nous avons mis le mot collabo entre guillemets parce que beaucoup de jeunes ont été enrôlés de force par l’Armée du Liban Sud de Lahad, selon le témoignage même des agents doubles. Ceux-là sont des agents de la sécurité libanaise infiltrés dans l’ALS : « c’est ce qui explique, nous affirme l’un d’entre eux sous couvert d’anonymat, que les collabos n’ont pas été lynchés par la population. On ne sait pas qui est qui ! La résistance les a donc remis aux mains de la police libanaise. C’est à la justice de se prononcer. Notre témoignage sera sans doute capital »

Les gros bonnets et collabos volontaires ont bien entendu pris la poudre d’escampette. Ils se sont réfugiés en Israël. Ils vivaient très bien ici sous l’occupation. Les quelques villas luxueuses qui dénotent dramatiquement avec les chaumières leur appartenaient. Maintenant elles sont sous scellés.

 

Bien sûr dans ce genre de situation beaucoup d’histoires circulent, les mythes et les légendes sont classiques, mais d’autres sont de toute autre nature. Un agent double nous a raconté en long et en large le fructueux trafic de drogue auquel se livraient des officiers israéliens. Mais c’est une autre paire de manche.

 

Le plus important est cet appel de détresse lancé par les Libanais du Sud, surtout les chrétiens : « Dites à notre Etat de marquer sa présence le plus vite possible. Nous voulons voir l’armée libanaise patrouiller ici. Dites au Monde que nous avons faim et soif, nous n’avons ni eau ni électricité ni hôpitaux ni écoles ni travail. C’est une honte pour l’humanité ! »

 

19 heures, nous sommes à Tyr, ville pas très recommandable il y’a seulement 24 jours puisqu’elle était le dernier coin libre du Liban, le front donc ! Maintenant Tyr est loin de l’ennemi par rapport aux villages que nous venons de visiter et qui sont à une « enjambée » des israéliens.

 

Il fait très beau à Tyr, on lézarde encore sur la plage surpeuplée ou bien on fait son jogging sur l’immense corniche construite par Bahia Hariri, députée pour la ville de Saida (Sidon) et sœur de l’ancien Premier ministre, le richissime Rafik Hariri. Pour construire cette corniche il a fallu grignoter une partie de la plage déjà assez étroite. J’en fais la remarque, mon collègue se contente de hausser les épaules et le chauffeur se met à rire en me faisant remarquer que : « La corniche est si belle… » Les entorses faites à l’environnement au Liban sont nombreuses mais la question ne semble pas prioritaire pour les Libanais qui vivent des problèmes autrement plus graves.

 

Les voitures rutilantes des touristes des pays du Golf roulent à tombeau ouvert sur la nouvelle autoroute toute pimpante construite par Rafik Hariri, elles se dirigent vers Beyrouth après le pèlerinage du sud. Sur la voie opposée un embouteillage d’enfer et des klaxons assourdissants typiquement libanais. L’armée, oui enfin elle est là, fait la sourde oreille. L’embouteillage est une spécificité libanaise à toute heure du jour et de la nuit. Les routes sont trop étroites, le transport en commun est quasi-inexistant et les Libanais sortent beaucoup !

De luxueuses villas d’immigrés surplombent la route encombrée de toutes sortes d’échoppes et de restaurants. Et la vie continue ainsi, clean et voluptueuse jusqu’au point culminant du luxe-tape-à-l’œil et insultant du fameux quartier de Ramlet El Baidha à Beyrouth où l’appartement se vend à un demi-milliard de nos millimes ( un demi-million de dollars). Et enfin au cœur de Beyrouth tout se calme.

 

Un silence à la fois apaisant et effrayant vous tombe dessus sans prévenir. C’est que tout le monde fait le pèlerinage du week-end au sud. On n’a cesse d’y revenir comme pour s’assurer que ce n’était pas un rêve.

 

« I have a dream », il y’a 22 ans, tout comme Martin Luther King.

 

Saloua CHARFI-Tunis-Reportage Publié par la revue Réalités N°758 du 29/6 au 5/7/2000

 

Hezbollah

Chronique d’un Hezb sous influence

 

1982 : constitution du Hezbollah par le ministre de l’intérieur iranien Ali Akbar Mohtachami.

Octobre 1982 : un milicien du Hezbollah lance son camion bourré d’explosifs contre la base des Marines US stationnés à Beyrouth, tuant 214 soldats Au même moment, un poste de soldats français est pulvérisé: 58 tués.

Avril 1983 : attentat suicide contre l’ambassade américaine, provoquant la mort de presque tous les chefs de poste de la CIA du Proche-Orient.

Au cours de l’année 1983 : trois attentats suicides contre l’armée israélienne et attentat contre le siège militaire israélien à Tyr: 62 morts.

1984 : L’armée américaine quitte le Liban.

1985 : Détournement d’un appareil de la TWA: un mort.

Entre 1985 et 1988: Prises en otage de nombreux Occidentaux, dont le journaliste Gerry Anderson, William Buckley responsable de la CIA et du colonel William Higgins, tous deux assassinés après leur enlèvement.

1989: Premier congrès du Hezbollah et élection de Soubhi Toufaily Secrétaire Général. Toufaily est proche de Mohtachami

1986 : Pour obtenir la libération des otages américains au Liban, l’administration Reagan a fourni des armes à l’Iran et financé les contras nicaraguayens avec les bénéfices de l’opération. Affaire connue sous le nom de Irangate.

1986 – 1989 : Pas d’opérations sur le front sud. Sinon contre les Palestiniens. C’était la période de la guerre irano-irakienne et plus précisément la période au cours de laquelle Israël ravitaillait l’Iran en armes.dans ce quisera appelléé affaire irangate

1991 : Le Hezbollah reçoit le visa sous le gouvernement Rachid Karamé, proche de la Syrie. Election de Moussawi comme secrétaire général du Hezb, proche des modérés iraniens de l’époque, aujourd’hui conservateurs. Le Hezb, à l’image des changements survenus en Iran après la mort de Khomeiny, commence à s’ouvrir aux autres partis libanais.

1992 : Abbas Moussawi est assassiné par Israël. Dans les heures qui suivent Said Hassen Nasrallah est élu par le Majliss Choura. Il est depuis secrétaire général du Hezbollah.

1993 – 1995 : Calme total sur le front suite aux négociations israélo- syriennes.

Mai 2000 Israël se retire du Liban Sud.

Remarque Le Hezbollah perdait 70 combattants en moyenne par an contre 31 seulement pour Israël.

Le Hezb possède une chaîne de télévision et deux organes de presse, un grand réseau d’institutions sanitaires et éducatives. Il gère à lui seul le faubourg de Haret Hreik, son quartier général au sud de Beyrouth. Il y détient même le pouvoir judiciaire. Ses dépenses sociales s’élèvent à 20 millions de dollars par an.

 

 

Le Hezbollah libanais après la victoire,

«Et maintenant que vais-je faire ?»

 

De notre envoyée spéciale au Liban Saloua Charfi

Avec le retrait d’Israël du Sud-Liban, la cote du Hezbollah libanais fut hissée au firmament. Mais alors que le monde entier, de Kofi Annan à Israël en passant par les USA, encensait cette ancienne «famille Adams», jadis abhorrée et qualifiée de «Hachachine», le Hezbollah, tout en essayant de donner le change, barbote dans sa victoire.

Aujourd’hui auréolé de sa victoire, le Hezbollah ne sait trop quoi faire de sa couronne de lauriers. En se retirant du Sud-Liban, Israël, tout en le sachant parfaitement, a signé en même temps l’arrêt de mort du Hezb. Lui aussi le savait parfaitement. La preuve, les USA et Israël consentirent à lui offrir l’ultime onction.

 

Le Hezbollah libanais est l’un des rares partis islamistes à qui on a rarement jeté la pierre, exception faite de Jospin qui fut «lapidé» pour ce «crime». Ce privilège, que lui concédèrent même les plus laïcs des Arabes, le Hezb l’a acquis de haute lutte en versant la dîme de sang nécessaire au combat contre l’occupant israélien jusqu’à ce que libération s’ensuive. Le Hezb n’était donc pas aux yeux du monde un quelconque parti politique islamiste, mais un mouvement national de libération.

 

Aujourd’hui, auréolé de sa victoire, le héros de la libération ne sait trop quoi faire de sa couronne de lauriers. C’est que le Hezb est né dans un contexte précis avec une mission déterminée, validée et bénie par une fetwa de Khomeiney : libérer El Qods et servir de poumon à l’Iran étouffé par l’embargo. Il chargea en 1982 son terrible ministre de l’intérieur, le Hojatolislam Ali Akbar Mohtachemi de veiller à l’application de la fetwa.

 

Il est clair que cette fetwa est devenue aujourd’hui caduque. Cela signifie-t-il pour autant que le Hezb va plier bagage, rendre les armes et rentrer dans l’ordre ? Que va faire le Liban de ce monstre sacré,chaotique et tentaculaire à cent bras et cent yeux, plus puissant que toutes les autres confessions réunies ?

 

Le Hezbollah n’est pas seulement un simple parti politique doublé d’un mouvement de résistance, le Hezbollah c’est l’Iran et la Syrie réunis et pesant de tout leur poids sur les 10.000 km2 libanais !

Avec ses 15.000 adhérents, ses 7.000 combattants, son millier de martyrs, ses 18 années de combat, ses roquettes Katioucha, ses missiles anti-chars, ses Stingers, son spectaculaire réseau d’institutions socio-économiques et ses ouailles chiites qui constituent le tiers de la population libanaise émiettée en dix-sept confessions, le Hezb se contentera-t-il de quelques sièges au Parlement et dans l’exécutif ? Continuera-t-il à supporter Nabih Berri et son mouvement chiite laïc Amel, son ennemi juré et son concurrent sérieux ?

Mais l’Iran, avec sa nouvelle politique de paix et de dialogue et avec sa grave crise économique, se permettra-t-il le luxe de poursuivre le financement et le soutien du Hezbollah, qu’il a créé juste pour faire un pied du nez au «grand Satan» (les USA) ?

La Syrie, sans Assad et sous le frêle Bachar, soucieux de s’implanter d’abord chez lui et ayant perdu la carte d’atout du Sud-Liban, a-t-elle encore intérêt à soutenir et à armer le Hezb, enfant terrible et gâté de l’Iran ?

Le Hezbollah est le seul parti politique libanais qui n’hésitait pas à attaquer la Syrie de front et à l’humilier chaque fois que leurs intérêts divergeaient. Les reins consolidés par la toute puissante république islamique iranienne, il n’avait pas peur de titiller de temps à autres la toute petite Syrie isolée.

 

Ainsi décrite, la situation a l’air apocalyptique pour le Hezb et certains peuvent penser que nous forçons un peu les traits. Pourtant les choses se présentent, matériellement parlant, de cette manière. Une réalité crue, insoutenable, que le Hezbollah prévoyait d’ailleurs.

 

C’est la raison pour laquelle il a lutté de pied ferme toute l’année passée pour empêcher Israël de quitter le Liban ! A l’annonce de ce retrait unilatéral (et peut-il d’ailleurs être autrement ?) le Hezbollah prit conscience de l’ampleur de la catastrophe qui se préparait. Il s’est soudain aperçu que sa survie et la survie de la manne iranienne dépendent de la survie de l’ocupation.Israël était en fin de compte un mal nécessaire pour le Hezbollah ; si Israël n’avait pas existé il l’aurait inventé. De plus, les points forts du Hezbollah durant la guerre de libération constituent aujourd’hui ses points faibles. L’idéologie islamiste est passée de mode, l’Iran a jeté les oripeaux du radicalisme à la poubelle et Israël est prêt à négocier sur la base de la terre contre la paix. Le Hezbollah, tout comme la cigale n’avait malheureusement rien prévu pour l’hiver !

 

Ce Hezbollah, condamné à une métamorphose en mieux ou en pire, et qui a marqué pendant dix-huit ans toute la région du Moyen-Orient, mérite d’être présenté. Voici donc l’itinéraire d’une épopée pré-fabriquée et les chroniques d’une mort annoncée d’un parti qui, paradoxalement, se vouait à Dieu et non aux hommes.

 

Itinéraire d’une épopée préfabriquée

 

En 1982, au lendemain de l’invasion israélienne du Liban, un religieux iranien on ne peut plus radicalement anti-occidental, Ali Akbar Mohtachemi, ministre de l’Intérieur de Khomeiny, fonda le Hezbollah, —parti de Dieu— libanais.

 

Mohtachemi, qui était l’un des premiers à adhérer à la doctrine de Khomeiny visant à répandre la révolution islamique, n’avait fait que ce que lui dictait son maître.

 

Khomeiny avait émis à l’époque une fetwa (exégèse), obligeant les musulmans à combattre l’occupant israélien et son protecteur le «grand Satan». Les USA venaient juste de débarquer avec leurs Marines sur les plages libanaises pour protéger l’accord de paix libano-israélien avorté. Le Hezbollah va donc travailler sous les ordres du Majlis Echoura (parlement) iranien.

 

Mais ce parti, qui était à l’origine une simple émanation des services spéciaux de Téhéran est parvenu à infliger de lourdes pertes à l’armée la plus puissante du Moyen-Orient et à devenir l’enfant gâté des deux Etats les plus influents et radicaux de la région: la Syrie et l’Iran.

Pourquoi Khomeiny a-t-il jeté son dévolu sur le Liban? On disait à l’époque, et à juste titre d’ailleurs, qu’il était marié à l’Iran et amoureux du Liban.

Et pourquoi a-t-il choisi la Syrie comme alliée et les chiites comme cobayes? Pourquoi ceux-ci ont-ils accepté un pareil téléguidage? Eh quelles ont été les répercussions de cette machination sur le Hezbollah et sur le Liban en général?

Le Liban, un poumon pour l’Iran

Khomeiny est tombé sous le charme du Liban en 1982, dans un contexte caractérisé par un vide politique à donner froid dans le dos: le départ forcé de l’OLP, l’affaiblissement des forces libanaises progressistes, le massacre de Sabra et Chatila et l’assassinat du Président Béchir Gemayel. C’était aussi l’époque où l’Iran étouffait sous les coups de butoir d’une armée irakienne triomphante et soutenue par le monde entier, exceptée la Syrie.

La jeune république révolutionnaire se trouvait donc amputée de ses traditionnels alliés stratégiques et de ses profondeurs historiques. Il lui fallait un poumon! Le Liban était livré à lui-même et ouvert aux quatre vents. Deux cœurs meurtris. On ne pouvait mieux trouver.

Et voilà Khomeiny installé au cœur du Monde arabe, soutenant la résistance contre Israël pour libérer Jérusalem. Il détruisait ainsi la thèse d’une guerre arabo-persane propagée par l’Irak, et avait son mot à dire dans une partie du monde à laquelle s’intéressent les grandes puissances.

Avait-il aussi prévu d’obtenir les armes du «grand Satan» en personne, en contre-partie d’une poignée d’otages capturés par des adolescents comme dans un jeu d’enfant qu’on appela pompeusement «Irangate»? Machiavélique Khomeiny qui réussit à tirer d’un pays de 10.000 km2 ce que Saddam Hussein n’avait pas pu réussir à faire avec tous les puits de pétrole du Golfe réunis! Notons au passage que bon nombre d’Iraniens qui avaient fui le régime du Shah s’étaient réfugiés au Liban depuis le début des années 70.

Ils étaient installés précisément au Sud, dans leur communauté spirituelle chiite et participaient à la guerilla contre Israël sous le commandement du Fath, qui sans le savoir avait formé les futurs leaders de la république islamique. Ils avaient pour noms Mohtachemi, Mehdi Bazargan, l’Ayatollah Behechti, Sadeq Qotbzade, Mustapha Chamarane, respectivement futurs ministre de l’Intérieur, Premier ministre, ministre de la Justice, ministre des Affaires étrangères et ministre de la Défense de Khomeiny!

Il était donc légitime pour eux de revenir au Liban pour reprendre la lutte et soutenir leurs frères chiites. Le Liban contre le Golan

La Syrie avait pour sa part établi une alliance stratégique avec l’Iran au cours de la guerre irano-irakienne, sur la base du principe «l’ennemi de mon ennemi est mon ami», d’autant plus que cet ami lui offrait du pétrole gratuitement. Etant déjà maître du Liban par la sacro-sainte décision des Arabes et sous le prétexte de jouer le rôle de force arabe de dissuasion, elle était un passage obligé pour l’Iran, politiquement et géographiquement. Sans son consentement, ni armes ni hommes ne pouvaient transiter. Mais pouvait-elle refuser ce service à un ami si généreux?

Pourtant la Syrie est connue pour être maladivement possessive. Elle ne partage pas le Liban qu’elle considère comme une partie intégrante de son territoire.

 

De plus rien ne la prédisposait à s’allier aux islamistes contre lesquels elle menait juste à ce moment là une lutte à mort à Hama.

Ajoutons à cela que la Syrie, contrairement à l’Iran, est soucieuse de maintenir l’équilibre des forces confessionnelles au Liban. Elle se comporte comme le maître du pays dans son intégralité et n’a donc aucun intérêt à faire prévaloir une confession sur une autre. A l’opposé, l’Iran, dont le territoire est délimité uniquement par les chiites, souhaitait les voir devenir maîtres du Liban. Mais la Syrie ne pouvait se permettre le luxe de refuser le projet iranien, justement parce que seuls les chiites, majoritaires au Liban, sont capables de lui tenir tête. Avec le soutien de l’Iran, ils constitueraient une force implacable. Assad, aussi machiavélique que Khomeiny, décida qu’il valait mieux les avoir avec lui que contre lui!

Avait-il prévu la montée fulgurante du Hezbollah, qu’il utilisera comme moyen de pression dans ses négociations sur le Golan et comme boîte aux lettres de ses messages adressés à Israël?

Toujours est-il qu’en 1982 et sur la base du calcul des pertes et profits, des centaines de gardes révolutionnaires iraniens traverseront la Syrie pour s’installer dans la plaine de la Bekaa au Liban. Et ce fut la génèse du Hezbollah, un mouvement de résistance nationale composé exclusivement de chiites, comme si le Liban appartenait à une seule confession!

Malheureusement, il ne pouvait pas en être autrement dans un pays comme le Liban, où l’appartenance à une communauté confessionnelle l’a toujours emporté sur l’adhésion à la collectivité nationale. D’autant plus que les chiites ont longtemps été exclus de l’association interconfessionnelle (entre sunnites, maronites et druzes) qu’on appelait l’Etat. Ils étaient en outre marginalisés socialement et économiquement, misérables, livrés à eux-mêmes et méprisés par les sunnites qui les considèrent comme des hérétiques. Au Liban, un sunnite pose sans pudeur une question formulée ainsi: «Es-tu musulman ou chiite?».

Confession donc sans Etat, les chiites reçurent Khomeiny à bras ouverts. Les voilà dotés d’un chef et d’un Etat tous deux forts, célèbres et riches. Ils connurent, depuis, une montée vertigineuse sur tous les plans. Des «déshérités» de l’Imam Moussa Sadr, fondateur du mouvement Amel en 1974, les chiites devinrent en l’espace de dix-huit ans les maîtres du pays. Ils se sont à leur tour dotés d’une large classe moyenne et d’une solide bourgeoisie.

Dans les décombres d’un pays en ruine, après le départ des Palestiniens et l’apocalyptique siège de Beyrouth, les chiites ont enfin réussi à conquérir une place au soleil.

Chaque église a son Vatican

La densité démographique de cette confession, particulièrement prolifique, au Sud sur la frontière israélo-libanaise, l’a prédisposée à ce rôle de leader et la manne iranienne a renforcé ce rôle. Le Hezbollah reçoit de l’Iran une centaine de millions de dollars par an. Sobhi Toufaily, le premier secrétraire général du Hezb, recevait à lui seul et jusqu’en janvier 1997, date de son exclusion du parti, 20.000 dollars par mois.

Les combattants sont payés entre 700 et 350 dollars par mois.

Le secrétaire général actuel du Hezb, Hassen Nasrallah, déclare sans sourciller: «Je n’ai pas honte de recevoir une aide de l’Iran, les Iraniens ne le nient pas non plus». Il jure en outre publiquement: «une fidélité absolue à notre leader, l’ayatollah Ali Khamenei, leader de l’Iran». De tels propos ne choquent pas au Liban où chaque église a son Vatican. Les relations organiques sur le plan spirituel entre les hommes de religion chiite remontent à la genèse de cette confession, dont la loi religieuse transcende la loi nationale. Le morjaa taqlid (référence) des chiites, où qu’ils soient, peut être irakien ou iranien ou même libanais.

De plus la région de Jebel-Amel au Sud-Liban a été traditionnellement liée à l’Iran par les fokaha iraniens. Le plus illustre est sans doute l’Imam Moussa Sadr, chef spérituel des chiites libanais, qui est iranien d’origine. Le lien religieux avec l’Iran est donc si fort qu’à chaque fois qu’une crise menace l’unité de la confession chiite au Liban, le Hezbollah et le gouvernement libanais font appel à Khamenei pour émettre une exégèse permettant de rétablir la paix. Ce fut le cas en 1997 lors de «la révolte des affamés», organisée par Toufaily à Baalbak et qui menaçait de séparer la communauté chiite du Sud de celle de la Bekaa.

Ce lien utérin, —renforcé par un lien sonnant et trébuchant— et ce téléguidage ne sont évidemment pas sans conséquences sur l’autonomie du Hezbollah. Certains affirment que le Hezbollah n’est que le bras de la Syrie et de l’Iran. Tous deux mènent la guerre contre Israël pour des raisons qui leur sont propres. Les premiers pour leur Golan et les seconds pour leur prestige. Cette guerre se déroule aussi et par peuple libanais interposé, souvent utilisé comme «chair à canon». Ils avancent comme argument majeur la coïncidence des périodes de l’utilisation de la katioucha avec les négociations syro-israéliennes ou les crises irano-américaines.

Evidemment et en réponse, Israël leur renvoie l’ascenseur en mettant les bouchées doubles. Le terrible massacre de civils libanais à Cana en 1996 est le résultat de ce jeu malsain. C’est ce qui explique —et ne justifie guère évidemment— les déclarations du chef de l’ALS, collaborateur d’Israël: «Nous luttons contre l’Iran et la Syrie pour libérer notre terre, quitte à pactiser avec le diable, comme d’autres ici le font!».

 

Saloua Charfi- Août 2000

 

 

 

Liban: assassinat de l’adjoint du « boucher » de Sabra et Chatila.

Un témoin gênant pour qui ?

 

 

Par Saloua Charfi –2002

L’assassinat de l’ancien ministre et ancien chef de guerre maronite Elie Hbeika, qui avait dirigé la milice chrétienne impliquée dans les massacres de Sabra et Chatila en 1982 a fait brusquement resurgir au Liban les craintes et les angoisses qui étaient le lot quotidien des Libanais du temps de la guerre civile.

Les observateurs se demandent s’il s’agit d’un acte isolé pour faire taire un homme qui en savait trop ou si cet assassinat annonce un retour à des manœuvres de déstabilisation d’origine étrangère ou encore d’un signe avant-coureur présageant d’une série de liquidations destinée à faire taire ceux qui en savent trop et dont on ne peut pas s’assurer le silence. Et ceux-là sont nombreux au Liban. L’angoisse s’est d’ailleurs répercutée sur le marché des changes.

La portée politique et déstabilisatrice de l’assassinat de Hbeika est donc évidente. Cet assassinat-là, c’est une affaire d’Etat. Le Président de la République lui-même s’est empressé d’expliquer la mort du citoyen Hbeika en pointant du doigt Israël et en ne retenant aucune autre hypothèse pour expliquer l’assassinat d’un homme qui avait beaucoup d’ennemis.

Alors, les Israéliens seuls coupables ?La réponse est sans doute dans l’itinéraire de cet homme.

Un homme au lourd passé

Hbeika était haï, chez les Chrétiens comme chez les Musulmans. Des récits insupportables circulent sur les atrocités qu’il aurait ordonnées du temps où il était chef des opérations puis du renseignement de la milice des Forces libanaises. La guerre, il l’avait faite aux premières loges. Il en détenait, à n’en pas douter, de nombreux secrets. Coutumier des changements d’allégeance, Hbeika avait de nombreux ennemis dans les cercles politiques de la région, où nombre d’anciens alliés lui reprochaient de s’être allié à la Syrie, ce qui lui a permis de se réhabiliter après la guerre civile de 1975-1990.

D’origine très modeste et quasiment illettré, il rejoint à l’âge de 16 ans la troupe de choc de Béchir Gemayel. Après l’assassinat de ce dernier en 1982, il change diamétralement d’alliance et signe en 1986 l’accord tripartite, censé consacrer l’orientation pro-syrienne de la milice chrétienne. Hbeika devient alors l’ennemi juré d’une grande partie des chefs des Kataib. Il est alors l’objet de plusieurs tentatives d’assassinat. Mais il est désormais le poulain officiel des Syriens et de ce fait un des hommes les mieux protégés au Liban. Avant de s’allier aux Syriens, Hbeika faisait figure d’allié privilégié d’Israël. Il s’est rendu au moins seize fois en Israël. Le massacre de Sabra et Chatila est la grande tache noire de sa vie. Hbeika passe pour avoir dirigé le massacre, par ses « Forces libanaises », de centaines de Palestiniens dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila, en 1982, sous les yeux passifs de l’armée israélienne, obéissant à Ariel Sharon, ministre israélien de la Défense d’alors. Tous les rapports publiés à l’époque mentionnaient sa responsabilité dans cet épisode honteux de la guerre.

Nommé député en 1991, il a été ensuite élu à deux reprises député. Il a aussi occupé le poste de ministre dans quatre gouvernements successifs, au grand dam des Libanais qui ne comprenaient pas comment on fait des ministres avec des chefs de guerre.

En 2000, il a essuyé une défaite aux législatives et depuis il n’occupait plus une place de premier plan dans le paysage politique libanais.

Sa fin tragique n’a surpris personne. Cet homme est mort comme il a vécu, dans la violence. Reste juste à savoir qui a commandité son assassinat et pourquoi.

Est-ce par vengeance ou parce qu’il était UN TEMOIN GENANT? Et pourquoi en ce moment précis? Comme l’itinéraire de Hbeika ne laisse pas que des amis, les enquêteurs auront l’embarras du choix.

Les Palestiniens

Dans les camps de réfugiés palestiniens au Liban, la disparition de Hbeika a été accueillie dans la liesse. Au cours d’une entrevue télévisée avec Hbeika, il y a quelques mois, un des lieutenants de Arafat, Bassam Abou Chérif, était intervenu par téléphone pour le menacer en direct : « Cela prendra le temps qu’il faudra, mais il paiera »,

A la mort de Hbeika, la LBC a rediffusé l’extrait mentionné, tout en demandant au même Bassam Abou Chérif de le commenter. Ce dernier a confirmé ses propos, précisant toutefois que Sharon les a devancés, tuant Hbeika, comme il avait tué Béchir Gemayel.

Mais les Palestiniens ont pour l’instant, bien d’autres problèmes à régler pour trouver le temps de planifier un tel assassinat.

Et puis pourquoi aujourd’hui, 20 ans après le massacre de Sabra et Chatila et alors qu’il s’apprêtait à témoigner contre Sharon?

Les mouvements anti-syriens

Ils n’ont pas les moyens de monter une opération aussi lourde et aussi minutieusement préparée. Tout a été prévu pour ne pas rater la proie et surtout pour ne lui laisser aucune chance de survie.

Pourtant, un groupe jusqu’ici inconnu, « Les Libanais pour un Liban libre et indépendant », a revendiqué dans un communiqué l’exécution de Hbeika en l’accusant d’avoir été un traître à la solde du gouverneur Ghazi Kenaan, chef du renseignement militaire syrien au Liban.

Ce groupe présente l’attentat comme un signal en direction de la Syrie pour qu’elle retire ses 20.000 soldats du Liban, allant même jusqu’à menacer le président Bachar El-Assad d’un sort identique s’il met les pieds sur le sol libanais (en mars pour le Sommet arabe) sans que ses troupes l’aient évacué. Mais les mouvements anti-syriens connus disent n’avoir jamais entendu parler de ce groupe.

Alors ce message est-il destiné vraiment à la Syrie ou émane-t-il au contraire de la Syrie? Quel est son objectif? Blanchir la Syrie ou contraire l’accabler? Tout dépend de sa provenance. Israël Après vingt ans de silence, Hbeika a eu soudain des révélations à faire sur les massacres de Sabra et Chatila. Lorsqu’en 2001, une plainte a été déposée à Bruxelles contre le Premier ministre israélien, il a affirmé détenir des preuves de son innocence et donc impliquant de façon évidente Sharon. Ce sont donc les Israéliens. Avec une facilité déconcertante, le lien est vite fait, entre le massacre de Sabra et de Chatila, le procès Sharon, les sénateurs belges qui enquêtaient à Beyrouth, la volonté de torpiller le prochain sommet arabe et de prouver que les services israéliens sont encore en mesure d’agir dans des régions considérées comme un sanctuaire syrien et enfin d’empêcher Hbeika de témoigner à Bruxelles. Certes tout cela est d’une logique limpide.

Israël a bien entendu jugé « ridicules » les accusations l’impliquant dans cet assassinat.

Le chef de la diplomatie israélienne, Shimon Pérès, a souligné que l’ةtat hébreu « n’a pas quitté le territoire libanais pour se replonger dans la politique libanaise »

La version officielle qui veut qu’Israël soit le coupable est certes plausible et convaincante, mais n’est-elle pas lancée un peu trop vite comme pour couper court à tout autre soupçon? Supprimer Hbeika après qu’il ait rencontré les sénateurs belges qui enquêtent sur les massacres de Sabra et Chatila, et auxquels il aurait déjà pu livrer tous ses secrets, ne rime à rien.

Et l’on peut aussi se demander pourquoi Hbeika n’a pas révélé les éléments en sa possession pendant toutes ces années ? Y a-t-il des personnalités impliquées à sa place, dont, lui qui affirmait ne rien craindre, même pas la mort, ne voulait pas révéler le nom.

Si le prétendu mouvement anti-syrien qui a revendiqué l’opération a lié le meurtre aux attaches syriennes de Hbeika, des officiels et d’anciens responsables israéliens ont pour leur part évoqué carrément une implication syrienne dans l’attentat.

M. Dubié, sénateur belge qui faisait partie d’une mission qui enquêtait au Liban sur les massacres de Sabra et Chatila, dit avoir beaucoup insisté pour pouvoir rencontrer Hbeika : « Il y avait beaucoup de réticences et il n’était d’ailleurs pas sur la liste officielle des gens que nous devions rencontrer », a-t-il assuré. « Je me rendais bien compte qu’officiellement on n’avait pas envie qu’on le rencontre, c’est-à-dire les autorités libanaises ». Or Hbeika est un témoin incontournable dans cette affaire. Pourquoi a-t-on essayé de l’en écarter?

La piste syrienne

Là nous retombons au cœur des évènements du 11 septembre qui ont réveillé les anciennes blessures des Américains, dues aux humiliations essuyées au Liban dans les années 80, et qu’ils entendent aujourd’hui venger. Les dossiers sont réouverts et les Américains sont à couteaux tirés avec les autorités libanaises et la Syrie qui refusent de considérer le Hezbollah comme mouvement terroriste Que peut-on donc découvrir, par ricochet en passant par le jeu des questions- réponses à la Cour de Bruxelles, sur les attentats contre les intérêts américains qui datent de la même année que l’affaire Sabra et Chatila?

A l’âge de 45 ans, Hbeika, cette bête de la politique, est brusquement mis à la retraite et sevré de politique, ses relations avec les Syriens se sont refroidies depuis la mort du président Hafez el-Assad en juin 2000, et sa défaite législative deux mois plus tard finit par l’achever politiquement. Or on imagine mal un homme de sa nature et de son âge se contenter de passer ses journées à faire de la plongée sous-marine, son sport favori demeure les changements d’allégeance. A-t-il été pressenti par les Américains pour révéler ce qu’il sait sur les prises d’otages et les attentats anti- américains des années 80, imputés au Hezbollah, protégé de la Syrie et de l’Iran? « Pour comprendre ce qui s’est passé jeudi à Beyrouth, il aurait fallu interroger il y a vingt ans déjà le général Ghazi Kanaan, qui était alors le coordinateur des activités syriennes au Liban », a déclaré à l’AFP un officiel israélien sous couvert de l’anonymat.

« Ce général a été responsable de nombreux attentats au Liban, notamment ceux perpétrés à l’explosif contre les forces américaines dans ce pays (en 1982) et avait intérêt à empêcher Hbeika de s’exprimer », a-t-il ajouté.

On sait en effet que Hbeika en savait un peu, sinon beaucoup, sur ces affaires.

Alors la Syrie ? Le Hezbollah ? L’Iran ?

Le 1er janvier, l’ancien député Jean Ghanem – le compagnon de route, le confident et l’allié politique de Hbeika, avait trouvé la mort dans un accident de voiture. Hbeika avait déclaré devant un proche que les « circonstances de l’accident n’avaient pas été élucidées et ce qui est arrivé à Jean Ghanem est un message clair qui m’est adressé »

Il s’est avéré en effet qu’il existe de nombreux points d’interrogation autour des circonstances de cet accident. Comment par exemple peut-on emboutir un arbre en voiture alors que l’on est sur une montée ? Seul l’ami inséparable de Hbeika, un autre témoin gênant, était capable de cette prouesse. Quant à l’assassinat de Hbeika, il est perpétré à El Hazmieh, quartier hautement sécurisé, sous contrôle syrien et à moins de deux kilomètres du palais présidentiel et du ministère de la Défense, alors que Beyrouth se prépare à accueillir en mars un Sommet de la Ligue arabe.

L’explosion de la voiture piégée aurait été déclenchée par un dispositif de télécommande actionné à partir d’un immeuble situé face à un poste militaire. Or, toute cette opération a nécessairement exigé un temps de préparation et pourtant les forces de l’ordre très présentes dans le secteur ainsi que la propre garde de Hbeika ne se seraient doutées de rien.

Deux témoins gênants éliminés en moins d’un mois dans un sanctuaire syrien !

Saloua Charfi- Janv 2002

 

 

Sud Liban : profession photographe de kamikazes :

 » Quand je pars, je prends toujours un aller simple « 

 

  Kamikaze ou  » vent divin  » en japonais, cet ouragan providentiel qui avait détruit au XIIIème siècle la flotte d’invasion mongole, a donné son nom aux jeunes Arabes musulmans qui s’abattent comme un typhon sur la cible ennemie.

 

Par Saloua Charfi –2002

Houcem traverse ainsi régulièrement le miroir avec un billet aller-simple, vers les bases de l’ennemi. Jusqu’ici il est toujours revenu avec les images de ceux qui y sont restés. Mais un jour… Ce jour, il l’envisage sereinement :  » Je suis candidat permanent au martyre « , nous dit-il sobrement, sans effets de manche.

En traçant son portrait, il n’est pas dans notre intention ni de le blâmer ni de le glorifier. Nous voulons simplement comprendre à travers son témoignage les motivations de ceux chez qui le désir de mourir est plus fort que l’instinct naturel de vivre.

 

Une cabane fleurie

 » Je m’appelle Houcem, j’ai 28 ans, je suis étudiant en journalisme et père de deux enfants. Je travaille comme photographe de guerre dans la Résistance islamique « , précise-t-il sur un ton presque mondain, comme d’autres de son âge présentent fièrement, lors des réceptions, leur carte portant le logo d’une boîte internationale à la mode.

C’est donc ainsi qu’il se présente. Même si ni le nom ni le nombre d’années qu’il prétend avoir ne lui collent vraiment à la peau.

Nous n’avons pas le droit de décrire ni l’homme, ni le lieu de l’entretien. Et d’ailleurs peut-on décrire un lieu sans avoir au préalable joué au Petit Poucet. Or, dans cette histoire j’étais le Petit Poucet qui a perdu ses cailloux.

Je les avais semés sur la route du Sud, tantôt sereine et confiante, tantôt angoissée et paniquée. A un certain moment je ne savais plus où j’étais, j’avais perdu le Sud.

Au bout de deux heures, les membres engourdis et le dos malmené par une voiture qui n’a pas cessé de jouer à saute-mouton, je pénétrais dans une cabane. Une cabane pas très gaie, mais pas lugubre non plus. Sur une caisse en bois, drapée d’une jolie nappe brodée à la main, adossé au Coran, une rose souriante dans son épanouissement ultime, trempait le bout du pied dans un verre aux motifs naïfs. Toute l’atmosphère était imprégnée de son parfum léger et pénétrant. Ici, on l’appelle la rose du Prophète Mohammed. Sans la présence de cette rose j’aurais abdiqué dès les premiers instants du récit. La véracité des faits et leur cruauté auraient dû me faire vivre des moments franchement déprimants sinon terrifiants. J’avais déjà à l’aller un serrement au cœur, et au retour j’avais une boule dans la poitrine, mais entre les deux points de chute j’étais dans un état d’écoute haletante.

Houcem ne connaît pas des égratignures de l’enfance que les bobos sur les genoux.

 » Je suis né en 1974, à la veille de la guerre civile, raconte-t-il. En 1978, Israël envahissait le Sud, toute ma famille avait péri. Les voisins m’ont adopté et nous avons fui le Sud pour nous installer à Beyrouth, dans le camp de Chatila plus précisément. En 1982 l’ennemi était encore une fois à mes trousses, il assiégeait Beyrouth. Le grand massacre ! J’avais 8 ans, nous n’avions pas cessé de nous déplacer d’un abri à un autre. C’était horrible, j’avais tout le temps soif, je faisais des cauchemars toutes les nuits pendant trois mois. Je crois que tous les jeunes de ma génération portent des stigmates indélébiles. Nous n’avons connu que la mort, la destruction, le sang. Nous avons grandi la rage au cœur et nourris de haine envers ce monstre qui a bouffé notre enfance. Qui peut nous en vouloir de ne pas souffrir la vue d’un képi israélien ? Mon pays c’est une grosse douleur, une grosse fracture. Ma vie a toujours été moins épaisse qu’un papier à cigarettes. La vie devrait être un peu plus que ça « , dit-il dans un soupir comme si c’était un rêve impossible, une chimère.

 

Tout cela, Houcem le raconte dans un souffle, sur un ton neutre, comme s’il racontait la vie de quelqu’un d’autre. Dans sa voix il n’y a ni rage ni haine.

 » Ma rage je la décharge à chaque opération, explique-t-il. Les gens nous jugent à travers un filtre déformant. Ils nous idéalisent ou nous condamnent  » –  » Nous ne méritons ni ceci ni cela, mais juste un peu de respect « , dit-il humblement et calmement.

Il est d’un calme olympien, comme ces grands lutteurs qui savent qu’ils sont invincibles. Il ne correspond pourtant pas aux mensurations standards. Il n’a pas un physique de déménageur, il est plutôt petit et rond. On l’imagine très mal parmi ce groupe de combattants dans le film qu’il nous fait visionner.

Silence, on tourne

Quelque part dans les territoires occupés du Sud Liban, le terrain est abrupt, infesté d’épines et de roches. En tenue de camouflage, armés jusqu’aux dents, ils avancent silencieux en file indienne. Aussi souples et agiles que des chats, ils se déplacent avec aisance sur ce terrain ingrat. Fermant la marche, Houcem les filme. On ne le voit donc pas, mais on l’imagine. Un lourd matériel lui scie l’épaule, il est chargé doublement. L’arme dans une main et la caméra dans l’autre.  » Je dépense plus d’énergie qu’eux, précise-t-il sur un ton de technicien. Je suis à la fois combattant et photographe de guerre. Mais je suis un photographe engagé. Pour moi chaque retour est un miracle « .

 » Pourquoi faut-il mourir si on peut rentrer chez soi ? Pourquoi ce recyclage continu de chair fraîche ?  »

 » Certaines opérations exigent le sacrifice. C’est cette sorte d’équilibre de la terreur entre les volontaires au martyre et la puissance militaire israélienne qui a fait fléchir Israël. Vous croyez que nous tenons à mourir gratuitement ? C’est pour cela que nous refusons le concept d’opération-suicide. Nous ne sommes pas des Nippons. Vous connaissez l’histoire de cet amiral japonais Onishi qui à l’annonce de la reddition de son pays, mit fin à ses jours par le traditionnel harakiri et, contrairement à ce que permet le bushido, il refusa de se faire décapiter ensuite, ce qui prolongea son agonie pendant douze heures. Eh ! bien cette histoire me glace le sang. Nous ne nous reconnaissons pas dans le terme de kamikaze « .

 » Vous avez réussi à semer la peur dans le cœur des Israéliens et vous, vous n’avez donc jamais peur ? « 

 » Si, j’ai peur. Je suis un être humain et l’instinct de vie est toujours le plus fort. Je ne cherche pas à mourir bêtement, c’est même un péché. Je reconnais que j’ai choisi une voie difficile, la caméra à la main et la poitrine nue. Mais je suis convaincu de ma mission. Si une cartouche peut toucher une personne, mes images peuvent en assassiner des milliers. Nos images ont détruit la légende de l’armée invincible et tué l’ogre israélien qui était confortablement assis dans le cerveau des Arabes. J’ai choisi un métier dangereux et je suis conscient de ses risques, à tout moment je peux mourir. Chaque fois que je pars, je me dis que c’est peut être sans retour. Je suis marié depuis sept ans, j’ai une fille de six mois et un garçon de cinq ans, ils sont adorables et très intelligents. C’est vrai qu’à la naissance de mon fils j’ai eu un sentiment bizarre… je ne sais comment l’exprimer, mais ça n’a pas duré plus d’une seconde. J’ai chassé l’idée, depuis je vis une vie normale. Si chacun doit penser à ses enfants… Mon fils n’est pas meilleur que les orphelins  »  » Qu’appelez-vous une vie normale ? « 

 » Je m’entraîne, j’étudie, je m’occupe de ma famille. On m’appelle pour une mission, je dois m’absenter dix ou vingt jours, je sais que cela pourrait être sans retour. Je me prépare, je ne laisse rien au hasard mais je n’en parle à personne. Ma femme l’apprend à la dernière minute, pas de détails ; moi-même je ne sais rien d’ailleurs, je peux être ému, je ne le montre pas. Ma femme non plus n’a pas le droit, elle me souhaite bonne chance. Elle est aussi convaincue que moi, je l’ai prévenue dès le premier jour qu’elle risque d’être veuve très jeune, elle a accepté. Elle m’offre à Dieu et à la patrie, c’est sa contribution au Jihad. Elle dit souvent qu’on ne meurt qu’une fois. D’ailleurs l’espoir de vie pour moi est tellement mince que je préfère penser à l’extrême. C’est plus confortable et je tiens mieux le coup. Chaque métier comporte des risques, mon risque à moi c’est de mourir « .

David contre Goliath

La scène s’anime, on commence à entendre le halètement et les chuchotements des combattants.  » Maintenant le travail sérieux commence, dit-il en s’animant lui aussi. Je dois me concentrer pour trouver l’angle le plus flatteur. Regardez comment je présente la cible. Une citadelle imprenable n’est-ce pas ?  »

Le jeu de caméra d’un long et médium shot de bas en haut lui permet de présenter la cible, surélevée, comme une citadelle gigantesque et hautaine, alors que les combattants ont l’aspect de fourmis. C’est David contre Goliath. La caméra est fixe pendant 98 secondes. Cela paraît interminable. Mission impossible.

 » Voilà, maintenant ils sont face à face, sur le même pied d’égalité, on va voir qui va gagner « , dit-il en serrant les dents comme un enfant jouant à un excitant jeu vidéo.

Les combattants courent sous une pluie d’obus, pourchassés par une épaisse fumée et enveloppés de hurlements et de tirs nourris. Je me surprends à serrer les poings comme dans un film d’action. Mais il me ramène sur terre en criant :  » Regardez, là, que c’est beau ! Avec cette contre-plongée je renverse la situation. La cible s’écroule, les Israéliens s’enfuient comme des lapins vers le tank. Notez que cela dure 3 minutes 4 secondes, c’est pas peu hein ! dans cette situation délicate où tout peut basculer, n’est-ce pas ? « 

 

Sensationnel tout simplement, ce jeu de caméra sur une scène de mort en direct. Fantastique cette synchronisation entre le déroulement des faits et l’image haletante. De bas en haut, de haut en bas, au même niveau, dans un jeu de travelling, de zoom avant, zoom arrière, sinon panoramique quand cela devient impossible d’avancer, aussi bien pour lui que pour les attaquants. La camera ne tremble qu’aux moments des tirs lourds, ce qui donne plus de véracité aux faits filmés. Extraordinaire, cette parfaite harmonie entre la caméra et les armes, entre le soldat et le reporter qu’il est, le tout dans un vacarme d’enfer. Maintenant les résistants sont debout, ils plantent le drapeau du Hezbollah.  » La scène du drapeau, on l’a recommencée trois fois « . Devant mon air ahuri et incrédule, il insiste fièrement :  » Si, si, c’est connu. Même Israël a reconnu la qualité de notre travail en disant que nous réalisons des films. J’étais fier, oui. Mon premier souci est que le monde apprécie l’œuvre et l’art, pourtant personne ne saura jamais qui était derrière la caméra »

Le chant des oiseaux reprend et la cabane est de nouveau éclaboussée de lumière. Le silence nous enveloppe. Il reprend ses esprit et dit presque dans un murmure :

 » Quand je rentre chez moi après ça, il arrive que ma femme me demande d’aller acheter du lait pour la petite « .

C’est toute l’histoire de cet homme résumée dans cette phrase ramassée, mais ce tout charrie l’indicible, à la fois la mort mille fois vécue et le train-train quotidien.

 » Il m’est souvent arrivé de rentrer seul « 

Je cherche des amortisseurs pour remettre les pieds à terre.

 » Vous faites un travail assez dur « .

 

 » Je suis avant tout un combattant. Mon travail est différent de celui d’un metteur en scène normal qui donne des ordres. Il peut tout effacer, recommencer, terroriser les acteurs. Moi je travaille au milieu du feu et du sang.

Avant d’arriver sur les lieux du combat, je suis un simple résistant, je suis armé, je bouge et j’agis comme un soldat. Caméra à l’épaule et arme au poing, je fais attention aux pièges, aux mines… Une fois sur les lieux, je dépose mon arme et saisis la caméra « .

 » Qu’est-ce que cela vous fait de revoir le film ? « 

 » Si c’est une opération ordinaire, l’euphorie d’abord, ensuite je me concentre sur les détails techniques. Je relève les erreurs, je prends des notes. Si c’est une opération… disons spéciale…  » Il hésite avec un tremblement à peine perceptible dans la voix et reprend :  » Alors… non, vous ne pouvez pas comprendre  »

 » C’est quand même incroyable que vous ayez survécu à tout cela « .

 » Je suis un enfant de la guerre, j’ai appris à marcher sous les obus, et puis mon rôle n’est pas de mourir. Quand je commence, j’oublie tout. Je me concentre uniquement sur la scène et je veux en offrir le plus expressif, tout en étant conscient qu’il ne s’agit pas d’un film de guerre. Ma caméra fait des films d’opinion. Si je fais attention, c’est que mon rôle est de faire parvenir ces images. Je fais toujours le vœu qu’il en reste au moins un pour faire parvenir le film. Je dois transmettre un message, un témoignage, donc je dois revenir « .

Le devoir du retour fait de Houcem un mélange de détermination et de fragilité. Il n’a pas que des certitudes :  » Nous ne sommes pas des surhommes. Dans la vie de tous les jours, je sens souvent cette petite boule dans l’estomac. Je voudrais pouvoir me dire un jour que je suis un bon père, un bon époux. Pour le moment j’ai une vie de couple en pointillé. Il n’y a pas beaucoup de monde dans mon monde. Ils partent les uns à la suite des autres ».

 » Vous avez perdu des compagnons ? « 

 » Il m’est souvent arrivé de rentrer seul, se contente-t-il de dire.

-C’est très dur, lâche t-il après un silence.

-Oui évidemment.

-Non ce n’est pas évident, vous ne pourrez jamais savoir, dit-il les yeux perdus dans la fumée que j’avais encore en tête et qui me piquait les yeux ».

 » Leur dernier cri résonne toujours dans mes oreilles « 

Il a souvent vécu en direct, seconde après seconde, la mort d’un compagnon :  » Il est à mes côtés, raconte-t-il assez ému, et l’instant d’après il n’est plus qu’un amas de membres, un corps déchiqueté virevoltant dans l’épaisse fumée, mélange de terre de pierre, de sang et d’acier, et à ce moment-là je dois me concentrer pour choisir l’angle le plus expressif, c’est-à-dire le plus cru… ». Silence, il tourne !

Puis il reprend :  » Notre vrai monde c’est l’au-delà. J’ai plus d’amis dans l’au-delà qu’ici bas. Mais je ne suis pas seul, ils sont toujours à mes côtés. Bien sûr nous parlons de cette éventualité. Souvent la veille nous plaisantons, nous nous demandons qui va mourir le premier, mais au fond nous sommes sérieux car nous nous promettons de nous rendre visite dans l’au-delà ou dans le rêve « .

 » Vous faites des cauchemars ? « .

 » Mon cauchemar c’est Israël ! Il rit. Non, je rencontre souvent des amis martyrs, je parle avec eux, ils me racontent leur vie au paradis. Ils ont une mine splendide, le visage baigné de lumière. Au réveil je vais me recueillir sur leur tombe et je me sens serein. Je fais aussi des rêves un peu durs que je garde pour moi. Je ne saurais pas les raconter, personne ne peut comprendre. C’est pas facile. Je filme des amis jeunes, pleins de vie et je sais pertinemment que l’instant d’après je les filmerai inertes… c’est le plus dur « .

Ce que Houcem n’a pas la force de dire, c’est qu’avant leur ultime et unique mission, les volontaires au martyre posent devant son objectif.

 » D’où tirez-vous autant de force ? « 

 » Cette force nous vient de notre admiration pour l’Imam Houcine. C’est notre modèle, notre symbole. Je lis toujours son épopée dans les Majless d’Achoura. ?a donne beaucoup de force. D’ailleurs la dernière pensée de tous les frères volontaires au martyr va vers lui. Leur dernier cri résonne toujours dans mes oreilles. C’est un chant merveilleux : Ya Houcine ! Ya said e chouhada ! ? ! Houcine ? ! maître des martyrs. L’Imam Houcine est le pilier qui soutient notre vie « . Il se tait un moment et revient à leur dernier cri :  » Ils crient de toutes leurs forces, dit-il, un cri terrible. ?a donne le vertige, à ce moment-là on n’est plus sur terre, on n’appartient plus à la terre, on n’a plus de corps, on ne sent plus la douleur. Ils l’appellent et lui annoncent qu’ils viennent le rejoindre. Quelle chance ! Son martyre est très vivace dans notre cœur. Voilà le secret de notre résistance « .

 » C’est donc le religieux qui vous guide ? « 

 » Non. C’est la situation politique et non pas le fanatisme religieux qui a conduit ces jeunes à offrir leur vie à la patrie. Bien sûr, personne ne peut faire une chose pareille sans des convictions religieuses profondes. En dehors de la foi, on est dans l’impuissance, le doute, la complexité angoissante. Quand on est dedans on est enveloppé de certitudes intangibles et réconfortantes. On trouve le moyen d’agir. On se sent grandi « .

Malraux affirmait qu’on ne comprenait rien à l’histoire si on n’en connaissait pas les données passionnelles. L’école chiite est une école de la passion. Elle est essentiellement basée sur le sentiment de culpabilité d’avoir abandonné l’Imam Houcine, il y a mille ans, à Karbala, agonisant sous le soleil. Un sentiment toujours vivace grâce aux commémorations annuelles et la cérémonie du quarantième jour de chaque décès. Répétition permanente et inlassable de la geste housseinite jusqu’à la douleur physique. L’Imam Houcine, c’est un peu leur Christ.

Le socle de son enfance chiite a donc son importance : les pleureuses de l’Imam Houcine aux fêtes de l’Achoura, la narration de son épopée et les auto-mutilations. Un bon Chiite ne doit pleurer que Houcine. Les mamans des martyrs n’ont pas le droit d’exprimer leur douleur, c’est un péché. Elles dansent, poussent des « you you » et distribuent des gâteaux, heureuses de savoir que leur fils passera la nuit aux côtés de Houcine.

La transformation de l’individu en un inconditionnel du suicide collectif dans les sectes ordinaires, suppose des techniques de modelage de l’esprit. Cela passe par la création d’un isolat culturel : rejet des informations venant de l’extérieur, limitation de la fréquentation de personnes étrangères au groupe, martelage doctrinal par des séances de répétition de textes, réécriture de l’histoire visant à infirmer ses propres croyances anciennes… Pour les Chiites, nul besoin de ce parcours initiatique, il fait partie de leur vécu quotidien où la mort et la vie se côtoient dans leur esprit dans l’attente du retour du Mahdi disparu il y a mille ans.

Houcem est chiite, il est donc naturellement quelque part entre deux contraires, entre deux vies, entre la mort et la vie. Un équilibriste inné sur un terrain qui saute de partout. Il vit confortablement à tombeau ouvert et demeure miraculeusement braqué sur l’avenir.

Quand nous lui demandons ce qu’il compte faire après et s’il se voit filmer des cérémonies de mariage pour gagner sa vie, il répond calmement :  » Je ne sais pas où je serai dans dix jours. Si je suis encore en vie, je serai dans une salle d’examen à la faculté de journalisme « .

Saloua Charfi-Juin 2002

 

Liban : Sabra et Chatila vingt ans après L’holocauste permanent

 

De notre envoyée spéciale au Liban, Saloua Charfi-2002

 

Non ! Ils n’ont rien oublié, les survivants du massacre de Sabra et Chatila. Ceux qui ont 20 ans non plus. Les Palestiniens ont pour habitude de transmettre leurs douleurs à leurs enfants, comme d’autres peuples transmettent leurs épopées. Et comment pourraient-ils oublier, alors que chaque pierre, chaque arbre, chaque main et chaque voix qui tremble, portent encore les traces de ces macabres journées de supplice et de ce crime impuni dont ils commémoreront les vingt années dans trois mois ?

Comme Prométhée aux pays des aigles, les Palestiniens ont constamment le foie exposé aux coups de bec.  » Les soirs d’hiver, nous dit une vieille dame à la voix tremblante d’émotion et au regard triste, j’entends les grands arbres du cimetière pleurer d’une voix ténue « .

Retour sur les lieux du crime

Au cœur de Beyrouth à l’élégance trop voyante, où la frime est érigée en religion, se dressent les camps de la honte. Les fameux camps de Sabra et Chatila, avec leurs habitants, témoins vivants de l’innommable acte commis par le criminel de guerre Ariel Sharon, aujourd’hui promu au rang de Premier ministre d’un gouvernement de la honte !

Le 18 septembre 1982, le monde incrédule écarquille les yeux de dégoût et de stupeur devant les deux mille cadavres qui jonchent les venelles des camps de réfugiés palestiniens de Sabra et de Chatila. Des femmes, des vieillards et des enfants sans défense, après le départ des combattants palestiniens chassés de Beyrouth sur ordre d’Israël et sur décision du monde dit civilisé, ont été massacrés comme des rats. Le criminel se nomme officiellement  » les Forces Libanaises  » mais la milice de Elie Hbeika n’est qu’un vulgaire tueur à gage. Le commanditaire de l’ignoble acte n’est autre que le général Ariel Sharon. Il ne pouvait pas ne pas savoir. Son armée venait d’investir Beyrouth-Ouest qui était désormais sous son contrôle direct. Du haut du balcon de son bureau qui surplombe les camps, jumelles vissées au nez, il a suivi la tragédie du 14 au 18 septembre dans ses moindres détails, de jour comme de nuit, grâce aux fusées éclairantes lancées par Tsahal.

Vingt ans plus tard, nous pénétrons dans ce camp aux contours déchirés de douleurs. Un camp cerné par les cimetières, les fosses communes et les décharges d’ordures. Un camp où ceux qui ont survécu meurent à petit feu.

Le fameux cimetière est entouré pudiquement de grands arbres. C’est là que sont enterrées la plupart des victimes du grand massacre. Mais beaucoup ignorent qu’il y a eu d’autres massacres après. « J’ai passé ma vie à enterrer des jeunes, nous raconte un vieux résistant qui a encore la force de s’émouvoir. Après le génocide commis par Sharon en 1982, ce fut le mouvement chiite Amel avec sa « guerre des camps » qui a donné le coup de grâce à la résistance en 1986. La Syrie est passée ensuite ramasser les survivants. Plus de 1500 jeunes ont été déportés « .

Il n’y a donc pas seulement le cimetière de Sharon, mais aussi celui des « frères » Une petite mosquée des victimes des « frères » a été transformée en fosse commune. Des dalles de 5 mètres couvrent des dizaines de corps anonymes. Les résistants se sont réfugiés dans la mosquée, ils n’en sont jamais sortis. Une plaque en marbre courant sur les murs annonce  » ici sont tombés ceux qui défendaient le camp « . Eh oui ! ni drapeau ni patrie mais tout simplement le camp !

Je commence à lire les noms.  » Ce n’est pas la peine, me dit l’Imam avec un geste défaitiste, ce sont de pauvres gens, personne ne les connaît « . Toutes les victimes des camps palestiniens du Liban, de la Syrie, de la Jordanie et des territoires occupés sont « de pauvres gens inconnus « .  » Le monde ne sait pas que faire de nous, poursuit le vieillard. C’est simple, pourquoi ne pas nous anéantir et aller faire la fête, allégé de ce fardeau, les samedis soirs ?  »

Une vie en panne

Dans ces camps de concentration où chaque coin de rue fait partie de la grande histoire de la Résistance palestinienne et où les ballades populaires ne parlent que de guerre et de deuil, des montagnes d’ordures s’amoncellent dans les forêts des ruines de guerre, traversées par des décharges à ciel ouvert, au bord desquelles des enfants à moitié nus pataugent. Les ruines sont parsemées de trous qu’on appelle ici maisons et où l’on vous invite à boire un thé. Certaines habitations n’ont pas de toit, à d’autres il manque des pans entiers de mur. Des gamines s’échinent à transporter de lourds bidons d’eau. Les privilégiés ont de l’électricité quelques heures par jour, grâce aux générateurs, comme en temps de guerre.

Sur la place du marché on ne vend rien de frais ni de neuf. Sur des étals unijambistes, maintenus miraculeusement par des bidons et des briques, sont exposés des vêtements usés et des légumes fanées. Juste de quoi survivre.  » Ici c’est une économie fermée, nous explique-t-on. Nous faisons pratiquement du troc. C’est un vrai ghetto ! « . Epicier, fripier, vendeur de légumes et de bric-à-brac, font partie des métiers nobles. Que faire d’autre, quand l’Etat vous interdit de pratiquer 76 métiers ?

Ce matin pourtant, la bonne nouvelle se répand comme une traînée de poudre : l’Etat libanais vient de décider d’accorder aux réfugiés palestiniens le statut de réfugiés politiques.  » C’est pour mieux nous avaler, réplique-t-on, blasé. De cette manière nous n’avons plus le droit à la nationalité libanaise, même si certains sont nés dans ce pays et y vivent depuis 40 ans « .

Parqués dans une douzaine de camps-ghettos du Nord au Sud du Liban et abandonnés de tous, les réfugiés palestiniens n’ont donc rien des militants des années 70, encore moins des résistants des années 80. Ce sont de pauvres gens qui vivotent dans un no man’s land. Les tous petits croient encore au père Noël, ils disent qu’ils sont Palestiniens. Déconnectés de la vie, les adolescents, plus réalistes, ne savent pas ce qu’ils sont, ne savent pas où ils vont. » Nos parents sont nés au Liban, nous disent-ils, nous avons toujours vécu ici, mais le Liban ne veut pas de nous. Pour vivre comme des êtres humains, nous devons aller en Palestine que nous ne connaissons pas « . On note qu’ils ne parlent pas de retour mais de départ. Coincés entre l’opposition d’Israël à leur droit au retour et celle du Liban à leur intégration, ils ont perdu leurs repères spatio-temporels :  » La question palestinienne est devenue un fouillis inextricable. On ne sait même pas si l’Etat palestinien existe ou non, Qui sommes-nous finalement ? Nous sommes nés ici, mais ici ce n’est pas chez nous et là- bas non plus ! « 

« Nous survivons faute de mourir »

Déboussolés par la misère, ils ont de ces expressions que nul dictionnaire ne reconnaîtra, excepté celui de leur vécu :  » Nous survivons faute de mourir ! « ,  ( 3aychin min illit il mout ) répètent-ils comme un refrain.

Ils n’ont droit à aucun droit. Acheter, vendre, commercer, s’instruire, travailler, se faire soigner et même parfois circuler, autant de droits élémentaires dont ils n’ont même pas le droit de rêver !

 » Nous vivons comme des pestiférés placés en quarantaine. Nous ne pouvons pas échapper à ce trou. Le document de voyage coûte les yeux de la tête, et puis où aller et qui voudra de nous ?

 

 Nous sommes assiégés par un arsenal juridique qui nous exclut du monde des humains chanté par la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. C’est probablement pour leurs chiens, ces Droits de l’Homme ! Bien des animaux vivent d’ailleurs mieux que nous ! « . Ainsi parlèrent des jeunes amers, avec du tonnerre dans la voix et un regard qui en veut au monde entier. Assis par terre, entourés d’immondices, ils grillent cigarette sur cigarette pour faire passer le temps. Leurs réponses sont souvent imprévisibles :  » Un jour j’irai faire un attentat-suicide, c’est mieux que de mourir fibre par fibre « , nous dit d’une voix menaçante un jeune, confirmant ainsi nos craintes. Avec sa barbe, son teint basané et son regard haineux, le FBI l’aurait pris pour un « terroriste ». Mais l’instant d’après il change radicalement d’avis et annonce sans sourciller en balançant au bout des pieds ses tongs en nylon :  » ca ne me dérangerait pas d’avoir un document israélien, c’est plus digne que de vivre ici !  » .

Ils ont survécu à la guerre civile, à l’invasion israélienne, au génocide de Sharon et aux massacres commis par certains « frères » mais  » la faim et les maladies finiront par avoir notre peau « , disent-ils.

Ici, il est courant de dormir sans dîner, tout aussi courant de mourir devant les portes des hôpitaux, qui restent obstinément closes devant les hurlements de douleurs des cancéreux palestiniens en crise. Ils savent qu’ils ne pourront pas payer. Faute de moyens et donc faute de soins, leur espérance de vie diminue de jour en jour. Ici un adulte de 50 ans est considéré déjà vieux :  » Mon père a 50 ans, il est cancéreux, et il est sans soins. l’UNARWA dit qu’elle ne peut plus prendre en charge les vieux pour les soins lourds. Elle pense qu’il est plus rationnel de soigner les jeunes. Je suis allé les supplier un soir où il était en crise, on m’a répondu du bout des lèvres : laisse tomber, pour ce qu’il lui reste à vivre… « .

Des SDF politiques

Dans cette favela arabe où la pauvreté a rassemblé Palestiniens, Syriens et Libanais, il y a des privilégiés :  » Nous sommes tous pauvres, mais eux, les Syriens et Libanais, sont chez eux. Ils ont donc des droits. Tenez, moi par exemple, j’ai étudié le droit avec ma meilleure amie. Elle est Libanaise. Nous sommes toutes les deux au chômage. Elle finira par trouver du boulot, mais moi je n’ai aucun espoir. La loi m’interdit d’exercer le métier d’avocat ou de magistrat « , raconte la jolie Dina au regard de gazelle.

Son père intervient pour la sermonner :  » Je t’avais dit d’étudier l’anglais, je t’avais prévenue, tu n’as rien voulu comprendre. Eh bien ! voilà de l’argent jeté par la fenêtre ! « . Et puis, nous prenant pour témoin :  » Sa mère et moi nous avons travaillé comme des ânes, nous nous sommes privés de l’essentiel, ses deux petites sœurs n’ont pas pu aller à l’école. Elle est intelligente, on s’était dit : investissons en elle…  » Elle réplique, les yeux luisants de colère :  » Oui, mais moi je voulais faire du droit, je n’aime pas l’anglais. J’ai quand même le droit de choisir, non ?  »

Non, justement, Dina la réfugiée palestinienne n’a pas le droit de décider de sa vie, ni de sa mort non plus d’ailleurs. Le jeune, qui joue encore avec ses tongs en nylon, prend un malin plaisir à assombrir encore le tableau :  » Tu sais comment nous allons finir ici ? Tous dans un trou rempli de chaux, génération après l’autre, c’est notre destin.

– Maudite sois ta langue, lui lance-t-elle, enragée. Espèce d’ignorant, moi je ne finirai pas comme un rat dans une sourcilière, j’ai un diplôme en poche « .

Il se contente de rire, à la fois de dépit et de la naïveté de Dina, en nous lançant un clin d’œil complice.

Les jeunes ici sont déstructurés et déstabilisés par la misère, par l’Intifadha et par tout ce qui se passe « là-bas ». Ils sont à la fois dedans et dehors. Ils détestent les Arabes, ils détestent les Israéliens, ils détestent le monde entier. Ils se sentent lâchés, trahis et exclus du monde. La nécessité de ne devoir compter que sur soi et l’effort permanent pour ne pas devenir fou les fragilisent psychologiquement.  » Vivre entourés de cimetières et de récits macabres est un cocktail déboussolant, nous explique Nahed, le médecin du Croissant Rouge palestinien. Cette misère est insoutenable, ajoute-t-elle. Dans la tête ils n’ont jamais eu de chez eux « .

 » Oui, ils ont fait de nous des SDF politiques, renchérit le candidat au kamikaze et à la cohabitation avec Sharon. Nous finirons par accepter n’importe quoi, même la nationalité israélienne. Oui, je le dis sans honte, j’aurais honte de qui d’ailleurs ? De cette humanité qui n’a jamais rien fait pour nous, qui ne veut pas de nous ? C’est au monde d’avoir honte ! « .

Une Libanaise, à qui je racontais ahurie et indignée ma visite aux camps, s’est contentée de dire :  » Ne t’en fais pas, tout Libanais qui passe par ces camps ne peut pas les quitter la tête haute !  » Dans son  » Captif amoureux « , Jean Genet disait également :  » Aussi pauvre fût-il alors, j’étais un homme ayant eu le privilège de naître dans la métropole d’un empire si vaste qu’il ceinturait le globe, et dans le même temps on arrachait les Palestiniens à leurs terres, leurs maisons, leurs lits « .

 

Saloua Charfi- 2002


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